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ART & AMOUR (1/6) | Leonard Cohen et Marianne Ihlen : les mots d’amour

ART & AMOUR (1/6) | Leonard Cohen et Marianne Ihlen : les mots d’amour

La série ART & AMOUR interroge, au travers de six couples mythiques, la relation entre création artistique et sentiment amoureux. Aimer pour créer, créer pour aimer, aimer et créer. Des mots, de la musique, de la philosophie. Ce premier épisode est consacré au lien qui unissait Leonard Cohen et Marianne Ihlen. 

Au Festival Sundance 2019, est diffusé pour la première fois le documentaire du cinéaste britannique Nick Broomfield, Marianne & Leonard : Words of Love. Il revient sur l’histoire d’amour entre Leonard Cohen et sa muse, Marianne Ihlen, celle qui lui a inspiré ses plus belles chansons. Une histoire tumultueuse, une histoire impossible, une histoire écrite de mots d’amour. 

« Adieu, ma vieille amie »

Marianne, le temps où nous sommes si vieux et où nos corps s’effondrent est venu, et je pense que je vais te suivre très bientôt. Sache que je suis si près derrière toi que si tu tends la main, je pense que tu pourras atteindre la mienne. Tu sais que je t’ai toujours aimée pour ta beauté et ta sagesse, je n’ai pas besoin d’en dire plus car tu sais déjà tout cela. Maintenant, je veux seulement te souhaiter un très bon voyage. Adieu, ma vieille amie. Mon amour éternel, nous nous reverrons.

C’est précisément cette lettre de 2016 de Leonard Cohen à Marianne Ihlen qui m’a donnée l’idée d’écrire cette série d’articles sur la relation entre l’amour et l’art. Comment ne pas être bouleversés par ces mots d’adieu, qui résument tout, disent tout d’années d’amour et d’intimité ? Et vous, qu’écririez-vous pour dire au revoir pour toujours à celle ou celui que vous aimez ? Quels mots, quels petits noms affectueux choisiriez-vous pour exprimer une dernière fois votre amour impérissable ? Comment exprimer l’éternel ? Aussitôt prévenu de la santé fragile et déclinante de Marianne, Leonard, lui, a choisi ces mots déchirants. Un ami cinéaste de Marianne – Jan Christian Mollestad – lui lira, à quelques jours de sa mort. 

Leur rencontre dans les années 1960

Leonard Cohen est un monument de la musique et de l’écriture. En 1960, il écrit timidement ses textes, n’est pas encore celui que l’on connaît aujourd’hui. À l’été, sur l’île grecque d’Hydra, il rencontre Marianne Ihlen. Elle est déjà mariée à l’écrivain norvégien Axel Jensen et mère d’un enfant en bas âge. Derrière une relation d’amitié affichée, ils deviennent peu à peu amants. Leur amour naissant alimente progressivement les écrits de Leonard Cohen. Marianne devient sa première source d’inspiration. À la demande de Leonard, ils s’installent ensemble sur l’île d’Hydra, premier lieu de leur amour. Elle le pousse à écrire et à s’investir davantage dans ce qu’il peut produire. « Jusque-là, Cohen était un écrivain incapable de vivre ses mots. Marianne l’a beaucoup poussé dans son travail » dit Nick Broomfield, réalisateur du documentaire leur étant dédié. 

Marianne Ihlen et Leonard Cohen sur l'île d'Hydra dans les années 1960 © Marianne & Leonard : Words of Love

So Long, Marianne

En 1967 paraît la chanson « So Long, Marianne » issue de son premier album. Cette chanson est un monument dans l’œuvre de Leonard Cohen. Dédiée à Marianne Ihlen, elle exprime à la perfection la relation sinueuse et tumultueuse qui les unit. Car Leonard aime les femmes et son cœur est changeant. Ils s’éloignent. Leonard se tourne vers de nouveaux lieux de création, retourne à Montréal et quitte l’île d’Hydra. Il quitte également leur amour. Comme une relation située, territorialisée, qui ne peut fonctionner que là où elle est née. Marianne retourne en Norvège et se remarie. Elle est aussi présente en photo sur la pochette de son deuxième album, Songs from a Room et lui inspire les titres Hey, That’s No Way to Say Goodbye ou Bird on the Wire. 

Oh, au revoir, Marianne, c’est temps que nous commençons

À rire et pleurer et pleurer

Et à rire de tout encore

 

Maintenant, j’ai besoin de ton amour caché

Je suis froid comme une lame de rasoir neuve

Tu m’as quitté quand je te dis que j’étais curieux

Ai-je jamais dit que j’étais courageux ? 

So Long, MarianneLEONARD COHEN (1967)

À plusieurs reprises et ce même bien des années après, lorsque Leonard chante cette chanson sur scène, il ne peut retenir son émotion. Il va jusqu’à quitter un concert donné à Jérusalem en 1972, trop bouleversé pour continuer. Il expliquera par la suite qu’il voyait Marianne sur scène. Ainsi, ils ne sont jamais vraiment oubliés. Leur amour demeure comme intact, diffus, au-dessus des événements de la vie qui défile et du temps qui passe. 

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Pour toujours

D’un contact lointain épistolaire, ils s’en sont contentés. Comme si leur amour demeurait dans un espace-temps qu’eux-seuls peuvent connaître, dans lequel ils continuaient de se rencontrer souvent. Après plusieurs rendez-vous manqués, une carte postale « Come to New York ! » de Leonard dans les années 2000, Marianne est invitée à un de ses concerts à Oslo en août 2013. Elle s’y rend. Comme une dernière rencontre manquée, elle ne va pas le visiter dans sa loge mais reste au deuxième rang, chantant avec son ancien amant les mots de leur chanson So Long, Marianne. Car les mots, créés, rendus possibles par leur rencontre et leur amour, ont été le ciment de leur relation. Ils ont alimenté leur histoire restée en Grèce, par l’expression des souvenirs et de la nostalgie. 

Marianne au dos de la pochette de l'album Songs From a Room (1969) © 1969, 2007 SONY BMG MUSIC ENTERTAINMENT

En définitive, leur amour s’est estompé au profit de la vie que chacun se devait de vivre. Mais il n’est jamais mort. Jusqu’à son dernier souffle, Marianne aura eu les mots réconfortants d’un amant, de son amant, celui de l’île grecque. On lui doit un chef d’œuvre musical, qu’elle a inspiré. « On se verra au bout de la route » ajoute Leonard à sa lettre d’adieu. Il meurt quelques semaines après elle, le 7 novembre 2016.

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