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« Assa » de Sergueï Soloviov : l’amour sous la pérestroïka

« Assa » de Sergueï Soloviov : l’amour sous la pérestroïka

En 1987, quelques mois après le lancement de la pérestroïka, sort « Assa » de Sergueï Soloviov. Ses projections rencontrent un énorme succès, les soviétiques font jusqu’à 24 heures de queue pour obtenir des billets. Ce n’est pas seulement une séance de cinéma mais un nouveau monde. Le film s’accompagne de concerts des grands groupes de rock soviétiques et de défilés de mode avant-gardistes, devenant très rapidement culte grâce au combo amour, rock et libertés nouvelles. 

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L'infirmière, le rocker et le mafieux 

Alika (Tatiana Droubitch), une jeune infirmière, est à Yalta pour s’occuper d’un patient, Krymov (Stanislav Govoroukhine), avec qui elle entretient une relation amoureuse. Elle y rencontre Bananan (Sergueï Bougaïev), un jeune musicien excentrique vivant pour le rock underground. Se construit alors un triangle amoureux, opposant ce jeune avant-gardiste et le quinquagénaire patient-amant, qui se révèle être un mafieux. 

Après son film Le Pigeon sauvage où il avait vu que la salle avait été remplie de soldats pour ne pas paraître vide, Sergueï Soloviov voulait réaliser un succès populaire. Il s’est donc inspiré du cinéma bollywoodien, des romances très musicales, qui étaient aimées du public soviétique. Avec ce nouveau film, il s’inspire de cette recette. Assa met en scène l’amour et le rythme par de nombreux passages musicaux.

Des histoires d’amour et de jalousie

L’une des qualités du film est le traitement des deux romances. L’amour entre Alika et Krymov ne semble pas artificiel et le film montre une réelle affection entre eux. Alors qu’il aurait pu tomber dans l’écueil de faire de l’amant quinquagénaire, un personnage purement détestable, Assa prend le temps de présenter de véritables scènes d’amour entre Krymov et Alika.

Dépeint comme un mafieux froid, le spectateur ne peut toutefois ne pas voir chez Krymov un homme amoureux. Que ce soit avec la scène où, dans le lit, Krymov chante à Alika « Salut » de Joe Dassin ou avec le photomaton d’Alika que Bananan porte à l’oreille, le film sait montrer intelligemment l’amour que les deux hommes portent à Alika. Les scènes de flirts entre Alika et Bananan dégagent une douce timidité. L’amour naissant y passe par un tiers – un séquenceur, avec lequel Bananan fait une musique avec Alika, un tuyau, à travers lequel l’un parle et l’autre écoute… Cette discrète timidité marque ces passages d’une tendresse particulière.

Mais surtout le film met superbement en scène la jalousie. Il y a notamment une scène où Bananan chante devant le couple formé par Alika et Krymov. La jalousie y monte petit à petit. Cependant, plutôt que de s’exprimer directement, elle passe par une subtile mise en abyme. Sur la piste de danse, deux hommes, l’un qui se révèle être un marginal, à l’instar de Bananan, l’autre un mafieux, se disputent une danseuse. Néanmoins la jalousie atteint son acmé dans la scène de baignade de Krymov et Bananan dans la Mer Noire. Les deux adversaires se confrontent alors seuls, au milieu de l’eau glacée.

Bananan parlant à Alika à travers le tuyau.

Le film de la Perestroïka

L’opposition entre un mafieux et un rockeur n’est pas innocente : elle montre deux mouvements qui se développent alors en URSS avec la restroïka. D’une part, ce long-métrage peut se classer comme film noir, même si ce n’est pas le cœur du film. Il met en scène la ré-émergence des mafias permise par ce temps de délabrement de l’Union. Le spectateur découvre petit à petit le caractère criminel de Krymov : le film se construit sur un doux crescendo de violence.

Mais Assa révèle également une dimension musicale : il est rythmé par la musique qui était il y a peu encore interdite. Il laisse une grande place au rock soviétique qui sort petit à petit des cercles initiés, des kvartirniki, les concerts privés en appartements (comme on peut les voir mis en scène dans le superbe Leto) et du contrôle de l’État (en 1981, le rock a enfin un espace d’expression à Leningrad, le rock club, mais il est étroitement surveillé par le KGB). L’acteur derrière Bananan, Sergueï Bougaïev aka Afrika, est lui-même un artiste d’avant-garde vivant dans les cercles subversifs de Leningrad. 

La scène finale du film est particulièrement culte pour de nombreux ex-soviétiques. Viktor Tsoi, le rockeur russe le plus célèbre, incarnant presque à lui seul la génération restroïka, apparaît comme caméo. Il conclut le film avec un morceau de son groupe Kino – « Хочу перемен » – en français « Je veux du changement », résumant tout de l’ambiance du film. 

Un décadentisme soviétique

Le film, dont l’histoire se passe en 1980, illustre un sentiment de fin de règne. Que ce soit avec les portraits géants de Brejnev, dont le culte de la personnalité devient ridicule durant son dernier mandat à la présidence du Præsidium, ou les tensions entre les autorités et la jeunesse plongée dans une nouvelle sous-culture, avec un passage où Bananan est arrêté car il porte une boucle d’oreille.

Le choix de Yalta comme théâtre à l’action n’est pas anodin. La station balnéaire accueille un monde qui contraste avec la réalité de l’URSS. L’hôtel-restaurant, où se passent de nombreuses scènes avec son atrium digne d’un palais mediterannéen, témoigne d’un luxe réservé à une élite, la nomenklatura, dont le pouvoir n’a fait que se renforcer durant la fin de règne de Brejnev. Cet univers apparaît comme une hétérotopie du soviétisme, ayant réussi à faire du prolétaire un bourgeois. Mais la réalité des inégalités se retrouve notamment dans la scène du téléphérique. La caméra s’attarde alors sur la diversité des maisons bâties sur l’Aï-Petri. L’histoire prend place dans l’illusion décrépie de la riviera criméenne.

L’histoire secondaire du film, le meurtre du Tsar Paul Ier, est mise à l’écran quand le personnage de Krymov lit un livre sur le sujet. Elle souligne cette idée de changement qui a lieu en profondeur, mais également discrètement, sans que la masse ne le voit.

Je ne peux que vous encourager à découvrir Assa, bien trop méconnu en France. Il ne vaut le détour rien que pour sa beauté formelle. Certains plans sont simplement sublimes et il regorge d’idées de mise en scène originales. S’il fallait résumer le film en un mot, ce serait certainement « changement ».

Assa (1987)
Disponible sur YouTube
Réalisation : Sergeï Soloviov
Avec : Sergei Bugaev, Tatyana Drubich, Stanislav Govorukhin
Genre : Drame criminel et musical

Durée : 2h25

EN PARTENARIAT AVEC BOBINOPHILE, ASSOCIATION DES CINÉPHILES DE SCIENCES PO LYON.

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