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Désacorps politique : se blesser pour protester ?

Désacorps politique : se blesser pour protester ?

Dans les pays autoritaires, contester un régime politique via les formes classiques de manifestation est passible de prison ou de peine de mort. Certains artistes utilisent leur corps comme instrument de protestation. Positions déroutantes, auto-mutilation, immolation : ils ne reculent devant rien pour se faire entendre, et surtout pour se faire voir. 

Les performances des actionnistes viennois

La figure du corps humain a toujours été centrale dans la création artistique, allant de son immobilité picturale à sa mobilité théâtrale. L’actionnisme viennois des années 1960, dans la même lignée, est né à la suite d’une période politique conservatrice que le nazisme et la bourgeoisie avaient établie en Autriche. Il reprend ainsi les premières années de l’expressionnisme en Autriche d’Alfred Kubin, Oskar Kokoschka et Egon Schiele.

Ce mouvement artistique particulier se caractérise par la mise en scène du corps humain dans une création crue, violente et sexuelle. Pourtant, elle marque les débuts de l’utilisation directe du corps de l’artiste dans son oeuvre. Les Viennois Günter Brus et Otto Muehl furent ainsi les premiers du mouvement à se photographier nus, couverts de sang ou enduits d’excrément. Leur but : amener une réflexion sur les rapports entre la société, la douleur et la mort.

Les pères d'un mouvement écoeuré par la guerre

Günter Brus est né en 1938 à Ardning en Autriche. À la fois peintre et essayiste, il utilise très tôt l’action painting dans ses créations. Cette technique picturale est si vivante et énergique que le mouvement de l’artiste en action est perceptible sur la toile. Avec un autre support, Günter Brus utilise son propre corps pour transcrire le mouvement du peintre. Une telle action corporelle, pouvant aller jusqu’à la mutilation, a donné naissance à l’actionnisme viennois dont faisaient partie Adolf Frohner, Otto Muehl, Herman Nitsch, Alfons Schilling et Rudolf Schwarzkogler.

Günter Brus,
Günter Brus, "Self-Painting 1" (1964)

De la même manière, Otto Muehl (1925-2013) est révolté par une Autriche restée conservatrice malgré les atrocités de 1945. L’ignorance d’une plaie récente, ouverte par des millions de morts, le pousse à utiliser le corps dans sa dimension cathartique la plus choquante. Il utilise d’abord des substances liquides (sauce tomate, lait, huile) déversés sur des corps nus de femmes. Il immortalise également par ses actions matérielles des scènes obscènes telles l’onanisme et la pénétration afin d’exprimer sa souffrance et sa contestation politiques.

Des artistes talentueux et incompris ? 

Aux États-Unis, Chris Burden (1946-2015) incarne une autre figure radicale et excessive. Il exécute sa première performance Five Day Locker Piece  en 1971 en s’insérant dans un casier d’école pendant cinq jours. Seulement accompagné d’eau et d’une bouteille pour uriner, il souhaite dénoncer les privations forcées de la guerre du Vietnam. Quelques mois plus tard, il réalise Shoot lorsque l’un de ses amis lui tire dans le bras gauche. D’une durée de huit secondes, la scène enregistrée ne connait que peu de succès. La mécompréhension de son geste est en effet flagrante dans les médias qui critiquent son sensationnalisme. Or pour lui, la violence physique n’est pas l’enjeu : tout se situe « du côté mental ». L’une de ses actions les plus mémorables reste celle où il se fait crucifier en 1974 sur une voiture roulant à pleine vitesse.

Chris Burden, "Shoot" (1971)
Chris Burden, "Trans-Fixed" (1974)

Au paroxysme, la mort : Rudolf Schwarzkogler (1940-1969) se serait défenestré en 1969 en référence à la photographie Leap Into the Void  (1960) de Yves Klein, photographe d’après-guerre célèbre pour ses mises en scène aériennes. Au départ, Rudolf Scharzkogler utilise sans se blesser des espaces aseptisés, blancs et cliniques remplis de matériel médical pour rappeler la vulnérabilité du corps humain. Souvent, ses performances se font sans danger puisqu’il ne fait que suggérer la mutilation avec des bandes de gaze et autres outils de torture. Il parvient par la photographie à exprimer la douleur physique et à déranger le spectateur visuellement et émotionnellement. De fil en aiguille, puisqu’il fallait ressentir l’art dans sa totalité, il se suicide le 20 juin 1969.

Nous ressentons une telle gêne face à ces oeuvres car le corps est l’ennemi de la transgression. Puisque nous ne faisons qu’un avec notre enveloppe charnelle, les règles de bienséance volent en éclats à partir du moment où sa destruction est intentionnelle via l’art, la guerre et ou les massacres les plus inouïs. Cela va d’ailleurs à l’encontre de l’art classique où le corps est inexistant dans l’oeuvre, contrairement à l’actionnisme où celui-ci en est directement le médium (i.e la technique picturale d’une œuvre, comme la fresque ou l’aquarelle). Le mouvement viennois cependant implose à la fin des années 1970 à cause du décalage patent entre la faiblesse du message exprimé et le choc visuel ressenti face à ces oeuvres. Sans parler des récurrents exils et emprisonnements des actionnistes.

Le nu comme arme de protestation

Plus récemment Ou Zhihang, ancien présentateur de télévision chinois, est connu pour se photographier en faisant des pompes sur des places emblématiques dans le monde entier, mais avec une particularité : il est entièrement nu. C’est ainsi qu’il s’est présenté devant le Bataclan en 2016 afin de rendre hommage aux victimes françaises. Si son comportement amuse, il considère que ses photographies cocasses permettront de garder un souvenir des grands évènements qui ont fait l’histoire. Ses actes attisent la sympathie des Chinois qui le suivent sur les réseaux sociaux. De quoi l’immuniser en partie contre les camps de travaux forcés chinois.

Ou Zhihang sur la Place de la République (Paris)

L’actualité a souvent une durée de vie limitée, mais mon art est éternel.

OU ZHIHANG

Se dénuder ne suffit pas pour le russe Piotr Pavlenski qui dénonce ouvertement la politique de Vladimir Poutine par des prouesses corporelles scabreuses. Il décide en 2012 de se coudre la bouche et de se placer devant le tribunal chargé de juger le groupe des Pussy Riots. L’année suivante, il s’enroule entièrement nu dans des fils de barbelés devant l’Assemblée législative de Saint-Pétersbourg. Il dénonce ainsi les « lois de répression et de censure » mises en place par le gouvernement. Mais il va encore plus loin quand, pour dénoncer le fatalisme politique, il se cloue le scrotum sur les pavés de la Place Rouge avant d’être interné dans le centre psychiatrique de Serbsky à Moscou. C’est finalement en haut du mur de ce centre qu’il se coupe le lobe d’oreille droit comme métaphore de l’enfermement psychiatrique des dissidents politiques sans raison médicale valable.

De la douleur au sacrifice corporel ultime 

Les actions de Piotr Pavlenski ne changeront pas la répression tacite qui subsiste en Russie. Néanmoins, ses performances ont inspiré. Des Iraniens de la jungle de Calais ont aussi cousu leur bouche pour dénoncer la politique migratoire française de 2015. Au Tibet également, les immolations de moines contre l’occupation chinoise depuis 2009 sont communes. Ainsi un Tibétain s’est immolé le 26 mars 2012 par le feu à New Delhi lors d’une manifestation contre la visite du président chinois Hu Jintao.

Malgré le choc engendré, ces actions restent encore trop éparses pour prétendre avoir une incidence politique majeure. Piotr Pavlenski est ainsi considéré comme dangereux à cause de ses happenings saugrenus et outrageants. Or il estime que le véritable danger se situe dans les termes d’« actions contraires à la loi » qui ne serait « qu’une formule pour enfermer l’art ». Des hommes sont donc prêts à mutiler leur corps pour dénoncer les malheurs de leur pays. Finalement les plus fous ne sont plus ceux qui dérangent, mais bien ceux qui ne font rien.

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