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Discrète Charlotte Perriand

Discrète Charlotte Perriand

Elle ne s’est jamais inscrite dans une recherche de célébrité si bien que son nom reste encore aujourd’hui dans l’ombre de ceux de Le Corbusier et Pierre Jeanneret. Pourtant, elle a révolutionné l’architecture d’intérieur du XXème siècle et a rejeté le style art déco pour penser les petits espaces en y intégrant son univers industriel et pratique. Femme libre, elle aspirait simplement à créer pour elle et selon ses désirs mais aussi pour le plus grand nombre. La Fondation Louis Vuitton lui rendait hommage il y a peu à travers l’exposition de huit de ses créations. Charlotte Perriand (1903-1999) a indéniablement marqué l’histoire du design du XXème siècle.

Qui est Charlotte Perriand ?

Charlotte Perriand naît le 24 octobre 1903 à Paris d’un père tailleur et d’une mère couturière. Après avoir étudié à l’école de l’Union centrale des arts décoratifs entre 1920 et 1925, elle devient architecte d’intérieur. Toute jeune femme âgée de 24 ans, elle pousse les portes de cabinet d’études de Le Corbusier et de Pierre Jeanneret Rue de Sèvres et devient leur associée. Elle se démarque très tôt par ses créations à contre-courant de la tendance art déco des années 1920. Jusqu’aux années 1960, les salons bourgeois sont encore dans le style Louis XVI. Elle est donc particulièrement en avance sur son temps, notamment en optant pour un style créatif très industriel. En effet, Charlotte Perriand travaille le métal et introduit l’industriel dans le domestique ; révolution dans le monde du design d’intérieur. C’est le cas de la chaise basculante longtemps appelée LC4 Le Corbusier, qui témoigne de cette césure stylistique. 

Le Corbusier, Charlotte Perriand, Djo-Bourgeois, Jean Fouquet et Percy Scholefield (en arrière-plan) dans l'atelier-appartement place Saint-Sulpice à Paris, 1928. (PIERRE JEANNERET/ACHP)

La chaise basculante ou LC4 Le Corbusier

C’est une des oeuvres majeures de Charlotte Perriand. Elle crée cette chaise longue basculante en 1928 en s’inspirant de l’ingénierie aéronautique, alors qu’elle vient tout juste de rejoindre l’équipe Le Corbusier. Ainsi, pendant très longtemps, cette création icône a été attribuée à Le Corbusier lui-même, menant son cabinet et ses équipes non sans machisme. Pourtant, tout l’univers et l’âme Charlotte Perriand se lisent avec clarté dans cette chaise. Elle est esthétique et le choix du métal lui donne un côté particulièrement affirmé. Cette chaise basculante rend possible deux positions de rêverie, de pensée : une première assise, qui permet la sociabilité et la tenue, tout en pouvant s’adonner à la pensée. La deuxième posture est particulièrement intime, jambes en l’air, visage élevé vers le haut, vers un ailleurs, un espace infini. Ici, l’introspection peut donc se faire de deux façons, grâce à un seul objet. Le bien-être prévaut. Au début, la chaise basculante se vend mal – à une grosse centaine d’exemplaires – trop à contre-courant de l’époque. Le public est sceptique. 

Charlotte Perriand sur la chaise longue LC4 (1928-1929). Fondation Louis Vuitton, Paris 2019
Maison La Roche. AChP

Designer pour le plus grand nombre

Pourtant, le but ultime de Charlotte Perriand dans son travail est de faciliter la vie des gens. Cette dimension utile n’éclipse pourtant pas le caractère esthétique et très féminin de son travail. Ce qui l’intéresse avant tout, ce sont les petits espaces. Elle travaille pour les étudiants, les ouvriers, les familles. Le meuble est toujours imaginé selon l’espace, la pièce, et les besoins de ceux qui l’utiliseront. 

Le sujet, ce n’est pas le bâtiment mais l’homme.

Martine Dancer, coordinatrice du catalogue Charlotte Perriand pour la Fondation Louis Vuitton, résume ainsi son travail : « Charlotte Perriand s’approprie l’espace pour y vivre commodément. C’est la parfaite alliance entre le besoin et la forme ».

La Maison au bord de l'eau, pour s'évader

Lorsqu’en 1934 elle dessine la Maison au bord de l’eau – une maison de week-end – elle créé précisément pour tous. Ici, son imagination revêt des airs d’engagement politique. En effet, dans un soucis de grande égalité, elle défend les vacances et les loisirs pour tous, quelques années avant la mise en place des congés payés – preuve d’une âme créatrice quelque peu visionnaire. Avec cette maison à deux volumes de part et d’autre d’une terrasse centrale, l’espace est triplé, chaque mètre carré est optimisé, les meubles sont fonctionnels. Elle met donc son génie au service de tous. Tout le monde doit pouvoir s’échapper d’un espace occupé toute l’année, empreint des vicissitudes de la vie. Avec La Maison au bord de l’eau, l’espace est intérieur et extérieur, dedans et aussi dehors et surtout esthétique. On peut donc aisément s’y évader. 

Reproduction de La Maison au bord de l'eau (1934) à la Fondation Louis Vuitton, Paris, 2019
Terrasse de La Maison au bord de l'eau, Perriand (1934)

La matière, ça se caresse

À la fin des années 1930, Charlotte Perriand choisit une nouvelle fois de se placer à contre-courant de la tendance industrielle et métallique qu’elle avait elle-même remis au goût du jour quelques années plus tôt, pour un retour à la matière brute. Lorsque son ami et rédacteur en chef du journal Le Soir, Jean-Richard Bloch lui demande de créer son futur bureau, Charlotte Perriand signe de nouveau une oeuvre intemporelle : le Bureau Boomerang, en pin massif.

Ça se caresse le bois, Doux comme les cuisses d’une femme.
CHARLOTTE PERRIAND dans son autobiographie publiée en 1998

À travers cette création, Charlotte Perriand livre implicitement sa définition de l’artiste. Qu’est-ce qu’un artiste ? Qu’est-ce que la création ? Son travail de conception est entièrement tourné vers le rapport à l’autre. En effet, le Bureau Boomerang est un grand plateau pouvant accueillir un nombre important de collaborateurs : il est donc parfait pour le travail d’équipe. Le rédacteur en chef peut être assis derrière son bureau, sa forme « boomerang » l’empêche de toute façon d’être coupé des autres. Le Bureau Boomerang inspire par la suite de nombreux artistes comme Le Corbusier lui-même ou Maurice Calka dans les années 1970 dont le style pop séduit Georges Pompidou qui commande un bureau pour l’Elysée. Toutefois, l’oeuvre la plus reprise de Charlotte Perriand demeure sa bibliothèque Tunisie.

"Bureau Boomerang", Charlotte Perriand, 1938

Une fin de carrière et une bibliothèque

En 1952-1953, Charlotte Perriand est chargée par André Bloc, architecte français et sculpteur, des aménagements intérieurs et du design des chambres d’étudiants des Maisons de la Tunisie et du Mexique de la Cité Universitaire. Elle a également imaginé le Pavillon Suisse. Elle travaille une fois de plus les petits espaces et s’adresse ici aux étudiants. La bibliothèque de la Maison Tunisie créée en 1952 est composée de casiers mobiles laqués aux coloris vifs. Par son sens de la modularité, du mouvement, chacun peut créer son propre meuble. Plus que cela, chacun peut avoir un espace à soi en utilisant la Bibliothèque Tunisie comme un séparateur. Elle permet donc d’accéder à quelque chose d’unique et d’individuel. Les couleurs apportent de la gaieté dans ces petits espaces souvent impersonnels. A la manière des touches d’un piano, elle introduit du rythme, de la musicalité. Ici, elle réunit le bois et le métal, et toutes ses inspirations dans un meuble unique adaptable par tous. Finalement, un meuble pour le sujet avant tout.

La Bibliothèque de la Maison Tunisie (1952), Charlotte Perriand

Un esprit clairvoyant et avant-gardiste sur les enjeux de notre époque

Charlotte Perriand en révolutionnant le design d’intérieur et par cela le quotidien des gens, marque profondément le XXème siècle. Bien d’autres meubles signés Perriand sont des oeuvres majeures comme le Refuge Tonneau créé en 1938. En enrichissant sa pensée sur les petits espaces, elle offre une déclaration d’amour à la montagne et une réflexion étonnamment moderne sur l’empreinte de l’homme sur la nature. Comment faire pour observer la nature à 360° sans s’y imposer ? Comment s’y évader en étant conscient que la nature dicte les règles ? Finalement, comment accéder à la nature sans la dénaturer ? D’ailleurs, entre 1967 et 1986, elle est sollicitée pour participer à la conception de la station d’altitude des Arcs en Savoie, à la fois dans l’architecture et les aménagements d’intérieur. 

Le Refuge Tonneau de Charlotte Perriand à Flaine, 2010
Charlotte Perriand, 1935, AChP ADAGP

« Le monde nouveau de Charlotte Perriand » à la Fondation Louis Vuitton

Pourtant, son nom reste encore méconnu, laissant place à beaucoup de personnalités masculines. La Fondation Louis Vuitton est parvenue à retracer son parcours, et à recréer son univers lors de la rétrospective « Le Monde Nouveau de Charlotte Perriand » d’octobre 2019 à février 2020. Charlotte Perriand a imprégné ses oeuvres car, plus que du talent, elle y mettait un véritable dessein, une intention presque politique. Si bien que ses créations parlent souvent pour elle. 

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