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Emilie Flöge : l’avant-gardiste de la mode au-delà de la muse

Emilie Flöge : l’avant-gardiste de la mode au-delà de la muse

Muse éternelle, muse secrète ou encore grand amour de Gustav Klimt (1862-1918), seule son association au peintre retient le nom « Emilie Flöge » de tomber dans l’oubli. Perpétuellement réduite à sa relation avec Klimt, Emilie Flöge (1874–1952) est pourtant une figure proéminente de la société viennoise. Créatrice de mode non conventionnelle, elle fascine par ses inspirations bohèmes et ses coupes déroutantes, visant à apporter confort et fluidité de mouvement aux femmes.  

Emilie Flöge et Gustav Klimt : un duo créatif avant d’être des amants

 La relation de Flöge et Klimt est certes singulière, mais il faut noter qu’elle n’a jamais été formalisée. Comme pour justifier cette relation trop atypique pour l’époque, Emilie Flöge a longtemps été dépeinte comme la maîtresse du peintre. Mais alors qu’aucun biographe n’est parvenu à définir avec précision la nature de cette liaison, leur binôme créatif est quant à lui avéré. 

Emilie Flöge et Gustav Klimt inspirent mutuellement leurs œuvres respectives. Les influences de chacun se mélangent, s’entrelacent, fusionnent au sein de leurs travaux. Emilie pose dans les robes qu’elle confectionne et ces dernières foisonnent au sein des peintures de Klimt. Tous deux collaborent régulièrement. Ils conçoivent des vêtements et motifs qu’Emilie recrée par la suite au sein de sa maison de couture. Après sa rencontre avec Emilie, le style de Klimt évolue. Il abandonne un trait postromantique pour un style innovant qui se retrouve dans le premier portrait d’Emilie en 1902. 

 Ils sont tous deux complémentaires et s’entraident dans leurs créations respectives. Mais la reconnaissance accordée à Klimt occulte l’inspiration qu’il tire d’Emilie. Si Gustav Klimt est indéniablement une figure emblématique de la Sécession viennoise, mouvement artistique refusant le conformisme des conceptions artistiques imposées par l’Académie royale, le travail de Flöge est souvent traité comme une composante périphérique de l’héritage de Klimt. 

Klimt et Emilie Flöge
Emilie Flöge et Gustav Klimt en vacances sur les rives de l'Attersee 1909-1910

La maison « Schwestern Flöge », haut lieu de la mode viennoise

Couturière de formation, Emilie Flöge devient très rapidement créatrice de mode. Avec ses sœur Helene (1871-1936) et Pauline (1866-1917), elles ouvrent en 1904 le salon de haute couture « Schwestern Flöge » (« Aux sœurs Flöge »). Implantée dans l’une des plus grandes rues marchandes de Vienne, la boutique connaît un très grand succès. L’intérieur Art nouveau dessiné par l’architecte Josef Hoffmann sert d’écrin aux créations bigarrées de Flöge mais aussi de véritable lieu d’exposition. En effet, les sœurs Flöge y disposent des pièces uniques et des objets d’art à l’instar de peignes en écaille de tortue, de coffres incrustés de lapis-lazuli ou de poupées en bois sculptées à la main. 

Les collections des « Schwestern Flöge » s’inscrivent au sein de l’esthétique du Wiener Werkstätte (« Atelier viennois »). Issue du mouvement de la Sécession viennoise, cette association d’artistes et d’artisans créée en 1903 prône une esthétique de la modernité mise à la portée de tous en conciliant l’artisanat et les beaux-arts. Reposant sur un idéal géométrique, cette esthétique se retrouve dans les bâtiments, le mobilier, le textile, la joaillerie ou encore l’ébénisterie conçue par les « artisans d’art » de l’atelier. Emilie Flöge est une collaboratrice récurrente dans le domaine textile. 

Mieux vaut travailler dix jours sur un objet que produire dix objets en un jour

 DEVISE DU WIENER WERKSTÄTTE

Un commerce prospère intégralement géré par des femmes 

La maison de couture « Schwestern Flöge » est une institution surprenante au vu de l’époque dans laquelle elle s’implante. Il est alors très controversé qu’une boutique puisse être gérée uniquement par des femmes, sans l’aide d’un homme. Mais les trente années d’activité de l’enseigne témoignent de l’intelligence des trois sœurs en matière de commerce.

Elles parviennent à prospérer alors que le commerce de détail se polarise à Vienne. Tandis que les grands magasins commencent à commercialiser les vêtements de prêt à porter, l’atelier artisanal des sœurs Flöge est principalement destiné à un groupe limité de femmes de la classe supérieure. Pourtant, cela n’empêche pas Emilie Flöge de développer une très large clientèle, en s’adressant notamment à un public international. Contribuant grandement à la popularité de l’enseigne, le logo sophistiqué rend la marque « Schwestern Flöge » aisément identifiable. 

A l’apogée de leur succès, les sœurs emploient plus de 80 couturières. Toutes reçoivent un salaire équitable conformément aux exigences en matière de salaire minimum d’une l’association progressiste de maisons de couture. 

Enseigne en mosaïque conçue par Koloman Moser en 1904 pour la boutique « Schwestern Flöge »

Des inspirations dignes du Woodstock festival, 65 ans plus tôt 

 Il n’aurait pas été surprenant de croiser les créations d’Emilie Flöge lors du Woodstock. Couleurs chatoyantes, motifs ethniques, imprimés floraux, robes longues et couples amples… Tous ces éléments dignes du célèbre festival, Emilie Flöge les intègre déjà dans les pièces qu’elle produit. Emilie Flöge imagine des robes longues aux couples amples, parées de broderies traditionnelles hongroises et slaves, fortement populaires dans les milieux bohèmes. Ces pièces uniques, semblables à des kaftans, célèbrent la liberté physique, l’expression de soi et la proximité avec la nature

Malheureusement les étoffes de Flöge s’avèrent trop avant-gardistes. Ses créations à contre-sens des normes vestimentaires de l’époque ne bénéficient que d’un très faible succès auprès de sa clientèle.  Pour assurer la prospérité de sa boutique, elle conçoit donc des vêtements plus conventionnels, lui permettant d’attirer une plus vaste clientèle. La plupart de ses œuvres textiles ont donc uniquement vécu à travers les tableaux qu’en faisait Klimt.

La robe réformée : le rejet des corsets et des restrictions 

Les créations de Flöge témoignent d’un fort rejet de la mode féminine traditionnelle, marquée par les robes restrictives et le corsetage qui ne permettent pas une grande liberté de mouvement. Dans les pas de Paul Poiret (1879-1944), premier couturier avec Madeleine Vionnet (1876-1975) à supprimer le corset en 1906, Emilie Flöge crée la robe réformée. L’idée de confort et d’émancipation du corps féminin est au cœur de la conception de ces silhouettes fluides et larges. La pensée réformatrice d’Emilie Flöge se confond avec le mouvement féministe de la Rational Dress Society. Cette organisation fondée à Londres en 1881 milite pour une réforme vestimentaire visant à libérer les femmes des vêtements peu pratiques voire douloureux. 

Les robes d’Emilie Flöge sont donc une affirmation puissante de la libération du corps de la femme et incarnent l’affirmation de valeurs modernes. 

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