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Flânerie, poésie et psychogéographie

Flânerie, poésie et psychogéographie

N’avez-vous jamais eu envie après une longue journée, après trop de pression, de colère,  de tristesse, de fatigue, de bruit ou de monde de vous évader dans les rues, et d’y marcher sans but ? Au coeur de la tempête, la flânerie et ses pouvoirs permettent de retrouver le calme. Flâner, errer, se promener, se balader, déambuler, marcher, arpenter, explorer, sont autant de verbes de découverte ou de lâcher-prise, que je vous propose de (re)découvrir.

La rêverie, comme la pluie des nuits, fait reverdir les idées fatiguées et pâlies par la chaleur du jour. En se jouant, elle accumule les matériaux pour l’avenir et les images pour le talent. La flânerie n’est pas seulement délicieuse : elle est utile. C’est un bain de santé qui rend vigueur et souplesse à tout l’être : c’est le signe et la fête de la liberté.
HENRI FRÉDÉRIC AMIEL, Journal intime, Tome I, (1882)

Qu’entend-t-on par flânerie ?

Notre cher Larousse définit le terme « flâner » comme « Se promener sans but, au hasard, pour le plaisir de regarder » et en donne les clés de compréhension dans les mots « promener » et « plaisir ». Pourtant, j’aimerais vous montrer qu’il est possible de flâner en revivant ces promenades dans nos esprits. Et d’en tirer non seulement plaisir mais aussi utilité. Car bien qu’Émile Littré décrive la flânerie dans son Dictionnaire de la langue française (1863) comme un « usage du temps sans profit », elle a pourtant bel et bien des vertus. Elle peut même être essentielle pour certains. D’ailleurs, n’en déplaise à Victor Hugo qui écrit dans Les Misérables (1862) qu’« aimer est humain, flâner est parisien », la flânerie dans ce qu’elle a de libre et de souple est accessible à toutes et tous. Elle est désormais loin de l’image baudelairienne du flâneur parisien et aristocrate qui inspira le terme. 

Baudelaire et le flâneur

Quand vous sortirez le matin avec l’intention décidée de flâner sur les grandes routes.
CHARLES BAUDELAIRE, « Le joujou du pauvre » (1869)

La poésie associe mots, rythmes et images dans une danse particulièrement harmonieuse et réfléchie. Elle a donc toujours permis la flânerie. C’est d’ailleurs l’un de ses plus grands noms qui donna naissance au personnage du flâneur et à l’action de flâner son nom. Charles Baudelaire, dans Le peintre de la vie moderne (1863), s’attèle au portrait-robot du bon flâneur. Il écrit ainsi dans le troisième point L’artiste, homme du monde, homme des foules et enfant : « Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement définir. » Il définit également ce que représente son but ultime, l’appel de la modernité, dans la cinquième partie du même ouvrage La modernité : « Il s’agit, pour lui, de dégager de la mode ce qu’elle peut contenir de poétique dans l’historique, de tirer l’éternel du transitoire. » 

Être sensible à l’espace : la poésie comme moyen de penser la flânerie

Par-delà ce dessin baudelairien du flâneur, les poètes de tous courants ont pu traiter de la promenade et de ses effets. Paul Verlaine (« À la promenade », « Promenade sentimentale ») et son symbolisme, et Paul Éluard (« Promeneurs ») et son surréalisme, choisirent de développer cette idée. Dans les deux cas, les poètes font appel à leurs sens, écoutent et observent ce qui les entoure lorsqu’ils marchent. De ce travail naissent des émotions et des volontés : le rire, les larmes, le souhait de possession, l’envie d’embrasser l’autre, l’importance de la famille et l’influence des couleurs et de la végétation.

Reste enfin un vagabond qui selon moi apporta plus qu’une pierre à l’édifice du flâneur, Arthur Rimbaud et ses fréquents hymnes à la liberté et à la nature, comme l’illustre notamment son célèbre poème « Ma bohème ». Beaucoup d’autres poètes furent des marcheurs et de grands flâneurs, en France et aux quatre coins du monde (comme les haïkus du japonais Bashō), et se servirent de ces expériences comme source d’écriture et d’introspection.

Paul Eluard, "Promeneurs", Les nécessités de la vie (1921)
Rimbaud, "Ma bohème", Poésies (1870-1871)

Redéfinir son rapport à l’espace : psychogéographie et promenade des sens

Dans les années 1950, un flâneur engagé et révolutionnaire, Guy Debord, affirmait que la ville telle qu’elle était faite contraignait les corps et menait à l’ennui. Il avait en effet la volonté d’errer dans la ville d’une manière nouvelle. C’est-à-dire une ville qui refuse la répétition du quotidien et qui permet « d’activer l’émotion » contenue dans l’espace urbain. Il fonda alors la « psychogéographie », une conception de l’espace à l’écoute de nos émotions et de nos pensées. Sa méthode clé fut celle de la dérive consistant en une “technique du passage hâtif à travers des ambiances variées”. En somme, flâner, ressentir, puis penser ces émotions. D’inspiration marxiste, Guy Debord, créateur de l’Internationale Situationniste (IS) en 1957, avait pour volonté d’utiliser ces méthodes comme une critique de l’urbanisme et des contraintes qu’il imposait aux corps, à la consommation et à la gestion du temps notamment.

Nous nous ennuyons dans la ville, il n’y a plus de temple du soleil.
Revue n°1 de l’IS (1958)

À la recherche d’une ville nouvelle...

La finalité de ce projet est de refonder la ville comme un espace commun où chaque individu, émotion et expérience affective a sa place. Loin d’être seulement un outil du dominant pour contrôler les dominés, la ville devient un monde nouveau. Par ailleurs, dans ses actions, outre la création de cartes urbaines et d’une revue engagée, l’IS invita de nombreux artistes à s’allier à son projet. Elle considérait que l’art devait se libérer de ce que la bourgeoisie avait créé pour sa domination : 

Nous parlons d’artistes libres, mais il n’y a pas de liberté artistique possible avant de nous être emparés des moyens accumulés par le xxe siècle
Revue n°1 de l’IS, 1958

Le paradoxe de la dérive

Cependant, il apparut à certains qu’au sein même de cette théorie résidait une contradiction « évidente ». En effet, comment flâner et s’abandonner à ses émotions tout en étant à la fois assez rationnel pour classer, étudier, et comprendre nos ressentis et leurs raisons ? En réalité, cette contradiction n’en est pas une, puisqu’il peut exister deux temps distincts dans ce travail, qui permettent ce « laisser-aller », suivi de cette reprise de soi. Nietzsche écrivait d’ailleurs que « Seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose » (Nietzsche, Crépuscule des idoles. Pensée 34). Il considérait le philosophe marcheur comme une figure pure dont la flânerie nourrit la pensée. À cela j’ajouterai que les pensées qui ressortent après la marche participent aussi au cheminement de cette pensée vers une meilleure connaissance de soi. 

La flânerie comme moyen d'évasion du moment présent

Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose ainsi dire, que dans les voyages que j’ai faits seul et à pieds.
ROUSSEAU, Confessions, Livre IV (1889)

À vous qui lisez, vous devez vous sentir coincés car confinés; mais vous ne l’êtes pas. Vous avez déjà marché, flâné, senti et ressenti dans des endroits différents. Il vous reste désormais à voyager dans ces souvenirs et à dessiner vos propres cartes. Je ne vous demande pas de vouloir révolutionner les espaces urbains tel Guy Debord, ni de fuguer en vagabond vers les champs comme Rimbaud de Charleville Mézières.

Une invitation au voyage

Je vous propose plutôt de rêver, voyager, marcher, et de revivre ces émotions que vous n’avez jamais pris le temps d’écouter. Il existe mille manières de penser, d’occuper, et de vivre l’espace. Au-delà des apports de la poésie et de l’IS, la psychogéographie et les cartes sensibles, émotives, affectives qui en ressortent peuvent aussi prendre mille formes. Des artistes et chercheurs contemporains s’approchent d’ailleurs de ces idées dans leurs projets. C’est notamment le cas d’Élise Olmedo, Catherine Jourdan, Christian Nold ou encore Jenni Sparks, chacun dans leur propre style et forme d’expression. 

Carte sensible du quartier Sidi Yusf de Marrakech par Élise Olmedo
East Paris Emotion Map par Christian Nold
Carte de Londres pour le Metropolitan Magazine par Jenni Sparks
Carte de Melbourne par Jenni Sparks

Applications personnelles de la psychogéographie

Ma manière de le faire, c’est un peu celle d’un Henry David Thoreau à la recherche de sens, d’énergies et d’émotions dans la nature, mais dans les rues goudronnées et pavées que je traverse. Ne pas se couper de ce que l’on ressent, avoir la capacité de restituer ces ressentis et de les analyser, c’est être capable d’écouter son corps, son cœur et sa tête. Marcher éveille nos sens. Ce que l’on voit, sent, entend, touche, et peut être même ce que l’on goûte.

Vivre l’espace pour mieux se connaître

L’idée est ensuite, loin de vous souvenir de tout, de vous rendre compte de ce à quoi vous pensiez : pensiez-vous ici à là-bas ? Pensiez-vous à un tableau, une chanson, un livre ? Pensiez-vous à quelqu’un ? À quoi prêtiez-vous le plus attention : les arbres, les boutiques, l’architecture, l’espace qu’ont les piétons pour marcher ? Les ambiances, les odeurs, le bruit, la végétation ? Le type de sol, la foule ou le vide, les couleurs ? Ces « détails » sont autant de perceptions, d’analyses du monde, qui ne seront jamais interprétées de la même manière par votre voisin, votre parent, ou votre ami. La carte qui naîtra de cette promenade des sens pourra être physique ou psychique, pensée ou visitée. Mais aussi parcourue à nouveau et modifiée à l’infini… 

Un éloge du chemin et du cheminement de la pensée

Ceci est donc un éloge de la marche et du chemin, où qu’ils soient, vers quelque point que ce soit, et même si aucun point d’arrivée ils n’ont, pour quelque raison que ce soit ; seul, ou avec qui que ce soit. Mais ceci est aussi un éloge de la pensée, de la méditation, des idées et perceptions, du voyage et du rêve sous toutes leurs formes et manifestations. Je ne peux que désormais vous inviter à flâner en esprit et à vous écouter pour ne préparer que mieux vos futures évasions. 

Un lièvre son un gîte songeait,

(Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?)

Le lièvre et les grenouilles. 

JEAN DE LA FONTAINE, Les Fables du Livre II (1668)

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