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« Histoire du fils » (2020) de Marie-Hélène Lafon, un Renaudot tout particulier

« Histoire du fils » (2020) de Marie-Hélène Lafon, un Renaudot tout particulier

Plus qu’une critique construite et argumentée, cet article est une invitation à la lecture. Car qui peut critiquer – en d’autres termes, examiner en faisant ressortir les qualités et les défauts – une œuvre ou un objet d’art ? Qui plus est, lorsque ce dernier nous raconte un morceau de notre histoire collective, ancré dans la terre, la pierre et les esprits. Histoire du fils de Marie-Hélène Lafon a reçu le Prix Renaudot 2020

Entre le Lot et le Cantal, mère absente et père inconnu 

Le fils, c’est André. La mère, c’est Gabrielle. Le père est inconnu. André est élevé par Hélène, la sœur de Gabrielle, et son mari. Il grandit au milieu de ses cousines. Chaque été, il retrouve Gabrielle qui vient passer ses vacances en famille. Entre Figeac, dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal, et Paris, Histoire du fils sonde le coeur d’une famille, ses bonheurs ordinaires et ses vertiges les plus profonds, ceux qui creusent des galeries dans les vies, sous les silences. 

Voici donc le résumé du Prix Renaudot 2020, résumé qui m’a fait retarder la lecture de ce livre, au titre pas assez alléchant, aux thèmes qui ne me faisaient manifestement pas rêver. Je m’étais donc allègrement trompée et ai fait la rencontre d’un livre magnifique. Empreinte d’une nostalgie familiale, l’histoire déliée, reconstruite, rapiécée est racontée avec précision et beauté par Marie-Hélène Lafon, devenue pilier de la littérature française contemporaine. 

Prix Renaudot 2020
Publication pour l'annonce du Prix Renaudot 2020 sur le Compte Twitter de la maison d'édition Buchet/Chastel

Histoire familiale et histoire collective 

Ainsi Histoire du fils (2020) nous donne-t-il la possibilité de découvrir cette famille, ces familles unies dans le silence. Le récit est construit autour d’André, élevé par sa tante. Gabrielle, sa mère, a toujours préféré sa liberté parisienne à une vie bien rangée. Elle confie à sa sœur cet enfant né d’une relation illégitime avec Paul. André n’a pas de père mais un oncle, n’a pas de soeurs mais des cousines, n’a pas de mère mais une tante. Il grandit heureux et redoute chaque année la visite estivale de Gabrielle au village. Visite durant laquelle les parfums de Paris, des questions, des non-dits rejaillissent avec douleur jusqu’au quai de la gare où ils se disent au revoir jusqu’à l’année suivante. 

Quand elle n’est pas là, on parle d’elle en disant Gaby, on ouvre les volets et la fenêtre de sa chambre, pour aérer, et on pense à elle parce que, dans cette maison, on a de la place et du temps pour penser à ceux qui sont loin. 

MARIE-HÉLÈNE LAFON

 

Des silences et des secrets

L’histoire croisée des deux familles, celle de Gabrielle et celle de Paul, est racontée. Entre les guerres, les départs, les deuils, c’est le récit pris dans le temps de familles ordinaires. Pourtant, il nous dit tout de ce que pourrait être chacun de nos récits familiaux. Une génération, celle de nos aïeuls, où tout n’était pas toujours obligé d’être expliqué. Une génération où les silences créent des trous béants dans la vie de ceux qui suivront.

Gabrielle se méfie du passé, elle s’en défend ; à son âge, cinquante-huit, bientôt cinquante-neuf ans, une femme a tout à craindre de son passé, les regrets, les remords, la nostalgie, le goût de fer froid des occasions manquées et la marée montante des illusions perdues.

MARIE-HÉLÈNE LAFON

 

Retour aux racines

L’attachement à la terre, à la pierre, aux racines rejaillit inlassablement des phrases parfaites de Marie-Hélène Lafon. L’histoire familiale se confond avec la mémoire des lieux, comme une assise nécessaire aux souvenirs : le décès accidentel d’un bébé, la venue au monde d’un enfant non désiré, les mariages heureux, les aînés qui laissent la place. Le pays de l’enfance est un royaume, un eldorado éternel. 

Ces deux familles, des villages perdus dans le Lot ou le Cantal, partent avec leurs secrets. On tente de les découvrir pour vivre mieux, ou au moins vivre avec. On visite le cimetière, on analyse les dates, on regarde les noms, on lit les épitaphes. Et on s’imagine. Alors, je viens de là, c’est ça mon histoire à moi.

Et puis, c’est une histoire d’absence et de recherche du père. Au fil des pages et des années qui passent, nous suivons les timides tentatives d’André pour retrouver son père, Paul. Sans acharnement aucun ni combat féroce, il laisse faire les choses établies de la vie sans les brusquer, sans tout bousculer. André, devenu adulte et père, cherche à être un fils. Il lègue aussi ça à son enfant Antoine : le combat inachevé pour reconstituer les liens perdus et ceux qui n’ont jamais existé.

 

La hâte d’écrire, l’urgence de raconter 

Cette fresque familiale banale sur plus d’un siècle, prise dans les tourments de l’histoire, est retranscrite avec urgence. La hâte avec laquelle les mots se déposent presque, nous donne l’effet d’une seconde qui s’est écoulée de la naissance du dernier à la mort du premier. Qu’est-ce que la vie sinon un passage, résumé a posteriori par les filiations, les liens dont on ne comprend jamais rien et les alliances qui compliquent tout ? C’est donc peut-être l’histoire des fils et non du fils que se dessine avec ce Prix Renaudot 2020, celle de la filiation, de la généalogie, de la racine.

Toutes les familles abritent dans leur replis les plus intimes ces petits morts qui étaient le lot des temps, une sorte de tribut de chair fraîche et tendre payé aux dieux Lares des descendances pléthoriques.

MARIE-HÉLÈNE LAFON

 

Un récit de mille mots 

Je l’ai lu d’une traite. Cette histoire de personnages ordinaires et de leurs liens familiaux m’a transportée. Moi qui rêvais pourtant d’actions, d’intrigues et de suspens pour ma prochaine lecture, j’ai dévoré ce livre. Car finalement, quoi de plus passionnant que ce qui nous concerne tous ? Que les livres qui disent tout de nous, de notre passage sur terre, pris par les méandres familiaux, les histoires compliquées, les destins brisés ? Ce récit nous parle du commun, fabuleuse prise de recul sur nos histoires individuelles dont on a souvent du mal à se détourner. 

Marie-Hélène Lafon, avec son écriture magnifique, nous offre mille mots, mille adjectifs, mille façons de percevoir et de recevoir ce récit. D’une douceur infinie, elle nous rappelle là d’où l’on vient. Elle entremêle les désirs et les injonctions des lieux de l’enfance qui nous ramènent toujours à eux. C’est une seconde intemporelle qui se dessine à la lecture de ce livre, et c’est émouvant à souhait. 

Histoire du fils de Marie-Hélène Lafon est publié chez Buchet/Chastel. 

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