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Il était une fois les femmes à Hollywood

Il était une fois les femmes à Hollywood

Récemment, en voulant recommander un film, je me suis mise à parcourir ceux que j’avais déjà regardés : Les Chansons d’amour (2007) de Christophe Honoré, A scene at the sea (1991) de Takeshi Kitano, Birdman (2014) d’Alejandro González Iñárritu, Suspiria (1977) de Dario Argento, Nymphomaniac (2013) de Lars Von Trier, Sully (2016) de Clint Eastwood et enfin American Psycho (2000) de Mary Harron. Je tombe donc par hasard sur un nom féminin, ayant presque du mal à concevoir qu’une femme ait réalisé ce film.

Un accès à la culture qui favorise les oeuvres masculines

Ainsi, des hommes ont réalisé l’essentiel de mes références cinématographiques. Considérant que le sexe et le talent ne sont aucunement liés, je me refuse de penser la production artistique sous ce prisme. Pourtant, le constat après avoir parcouru ma liste de films avait un air de déjà-vu. Alors que j’intégrais la filière littéraire il y a quelques années, je remarquais que le programme invisibilisait les autrices. Nous aimons dire que notre culture ne dépend que de nous, de notre propre construction, sans réaliser que celle-ci est inévitablement liée à ses vecteurs de diffusion : les cinémas, les librairies, les médias… De fait, si l’on n’entreprend pas un véritable travail sur la culture que nous consommons, nous demeurons cantonnés aux films, livres et musiques pré-validés pour nous.

L'influence de Hollywood dans la culture cinématographique française

En France, 28,9% de l’industrie cinématographique totale est française contre 58,3% provenant directement de l’industrie cinématographique hollywoodienne. En effet, le cinéma hollywoodien a profondément façonné le cinéma que nous connaissons aujourd’hui et représente une industrie puissante à l’échelle mondiale. Premier vecteur de diffusion de la culture américaine à l’étranger, les films produits aux États-Unis sont ceux qui réalisent la majorité des entrées en salle en Europe.

Gaumont Pathé (68 cinémas), CGR (72 cinémas) et UGC (40 cinémas) sont les trois plus grands groupes d’exploitation cinématographique en France. Il est donc probable que la majeure partie de la population accède aux productions cinématographiques à travers ces trois vecteurs. Comme toute entreprise, le but de ces sociétés est de faire du chiffre d’affaire ; or il s’avère que le cinéma hollywoodien est le plus vendeur. En 2018, sur un total de 42 films ayant dépassé les 1 million de spectateurs en France, 13 étaient des films français… contre 29 films états-uniens. Hollywood a donc inévitablement une place cruciale dans la culture diffusée en France.

Un désintérêt des femmes pour les métiers du cinéma ?

Un constat apparaît à la lecture d’un rapport de Stephen Follows paru en 2014. Sous-représentées dans le milieu, les femmes n’accèdent pas aux mêmes opportunités que leurs homologues masculins. En 2013, un seul des films du Top 100 avait été produit par une femme. Par ailleurs, sur les 2000 films les plus rentables entre 1994 et 2013, les femmes ne représentaient que 23% des membres de l’équipe de tournage. Serait-ce dû à un simple désintérêt des femmes pour les métiers du cinéma ? Pourtant, il y a au sein de l’USC Cinematic Arts, l’une des écoles de cinéma des plus réputées aux États-Unis, 57% d’hommes et 43% de femmes. Un faible écart, tandis que sur le Top 100 des meilleurs films de 2018 les femmes représentaient :

  • 4% des administrateurs
  • 15% des écrivains
  • 3% des cinéastes
  • 18% des producteurs
  • 18% des producteurs exécutifs
  • 14% des rédacteurs

Les femmes sont donc minoritaires dans les métiers décisifs de la création cinématographique. Elles bénéficient également de budgets moindres face à leurs homologues masculins. Une tendance apparaît à la lecture de ces rapports : le milieu du cinéma cantonne les femmes aux métiers dits créatifs (arts, costumes, maquillage), considérant la créativité comme une caractéristique féminine. De fait, les femmes accèdent difficilement aux métiers liés à la technique. Cette orientation n’est évidemment pas problématique si elle ne résultait que d’un choix et non d’une forte discrimination à l’emploi dans le milieu du cinéma.

La France n’est pas en reste. Bien que l’on constate des progrès dans le cinéma français (282 films réalisés par des femmes entre 2011 et 2015, soit 45% de la production féminine européenne), des comptes tels que payetontournage sur Instagram dénoncent le sexisme au sein du milieu du cinéma.

Quel impact sur la reconnaissance des réalisatrices ?

À présent, citez une femme ayant remporté une Palme d’Or. Cela ne sera pas compliqué car seule Jane Campion l’a remporté en 1993 pour La leçon de piano. Essayez également de citer une gagnante de l’oscar du meilleur « réalisateur ». Sur 42 cérémonies des Oscars, seulement cinq femmes figuraient parmi les nominés. Kathryn Bigelow est donc la seule à avoir remporté cette récompense en 2009 pour son film Démineurs. Ce n’est pas le talent des hommes réalisateurs que je conteste ici. La critique se dirige non seulement contre l’invisibilisation des femmes derrière la caméra, mais aussi dans l’accès inégal des spectateurs aux productions cinématographiques. Moins rentables, les films réalisés et produits par des femmes sont moins connus et plus difficiles d’accès. Ce qui limite notre culture à des enjeux purement commerciaux.

(Re)prendre conscience de la richesse des femmes du cinéma

Pour ceux et celles qui souhaitent découvrir ou redécouvrir des réalisatrices, le compte Instagram lesonzepourcents présente chaque semaine un film produit par une femme. Les créatrices du projet expliquent que « parmi les 250 films hollywoodiens qui ont rapporté le plus d’argent en 2017, seulement 11% sont réalisés par des femmes. Les femmes réalisatrices disposent de moins de moyens financiers et il leur est beaucoup plus difficile de se faire une place. » 

La démarche entreprise par Les 11% se distingue par la diversité des sélections. Prenant le soin de s’intéresser aux réalisatrices de nationalités multiples, le site facilite le dépassement de la culture dominante que représente le cinéma hollywoodien. Une occasion de se laisser initier aux enjeux, parcours de vie, conflits, mais aussi aux formes de beauté perçues et vécues par ces réalisatrices. Ainsi, les violences sexuelles, morales, sociales et institutionnalisées subies par les femmes en Chine sont présentées en 2018 à travers le regard de Vivian Qu dans Les anges portent du blanc. De la même manière, Teona Strugar Mitevska met en scène la société patriarcale et religieuse en Macédoine avec Dieu existe, son nom est Petrunya sorti sur nos écrans le 1er mai 2019.

Nous ne changerons pas immédiatement l’industrie cinématographique toute entière à la simple hauteur de notre échelle individuelle. Mais cela ne nous empêche pas de repenser notre rapport au cinéma et à notre propre culture, en (re)prenant conscience de la richesse des productions dites « féminines ».

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