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THÉÂTRE CHINOIS (1/4) | « L’Histoire du pavillon d’Occident », la débauche à l’ère des Yuan

THÉÂTRE CHINOIS (1/4) | « L’Histoire du pavillon d’Occident », la débauche à l’ère des Yuan

Le théâtre-opéra chinois est une forme artistique très peu connue en Occident. Pourtant, la richesse des thématiques abordées apporte des éléments inestimables pour comprendre l’histoire de la société chinoise. Prenant racine sous la dynastie Yuan (1279 – 1367), le théâtre-opéra chinois est parvenu à survivre jusqu’à nos jours en se renouvelant parfois mais en préservant toujours cette tradition artistique perpétuée depuis des siècles. Reflétant les époques au cours desquelles elles ont été écrites, ces pièces ont activement contribué à l’évolution des mœurs en Chine. C’est le cas de L’Histoire du pavillon d’Occident, véritable scandale moral à l’époque des Yuan.

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Un mariage empêché par les conventions

L’Histoire du pavillon d’Occident (Xixiang Ji) est une pièce écrite aux alentours de 1300 par le dramaturge chinois Wang Shifu. Mise à part la pièce abordée dans cet article, seule deux de ses œuvres sont connues du public : L’Habitation troglodyte délabrée (Poyao Ji) et La Salle du beau printemps (Linchuntang).

Xixiang Ji raconte l’histoire de la liaison secrète entre Zhang Sheng, un jeune érudit, et Cui Yingying, la fille d’un ministre en chef de la cour Tang. Zhang tombe immédiatement amoureux de la jeune fille mais ne peut exprimer librement ses sentiments en présence de la mère de cette dernière. C’est donc en récitant un poème derrière le mur de la cour du monastère dans laquelle Yingying est logée qu’il lui déclare son amour. Mais très vite, le bandit local Sun le Tigre Volant prend connaissance de la beauté de Yingying. Il décide alors d’encercler le monastère afin de la prendre pour compagne. La mère de Yingying accepte de donner la main de sa fille à quiconque parviendra à chasser les bandits. Zhang Sheng y parvient à l’aide de son ami d’enfance, gagnant ainsi le droit d’épouser l’élue de son cœur.

L’histoire d’une liaison secrète et d’une émancipation sexuelle

Malheureusement, la mère regrette sa promesse car Zhang n’est qu’un étudiant sans fortune. Elle revient donc sur ses paroles, prétextant que Yingying est déjà fiancée à un haut fonctionnaire de la cour. Les deux amants se languissent de leur amour impossible. Mais grâce à l’aide de Hong Niang, la servante de Yingying, ils parviennent à se réunir secrètement. Ils consument alors leur amour.

Apprenant la nature sexuelle de la relation, la mère consent à contrecœur à l’union. La seule condition est que Zhang doit réussir l’examen de la fonction publique. Il y parvient bien évidemment et les deux amants se réunissent enfin.

Hong Niang et Yingying, performance du Shaoxing opera, Shanghai

Un rejet des règles traditionnelles du zaju

La trame de Xixiang Ji est inspirée de L’Histoire de Yingying, un conte écrit par le poète Yuan Zhen de la dynastie Tang (619 – 907). Toutefois, l’influence moralisatrice du néoconfucianisme (courant de pensée en Chine) se retrouve dans certaines modifications apportées par Wang Shifu. Alors que ce dernier a mis en scène le mariage des deux protagonistes, leur amour se fade chez Yuan Zhen. Finalement, les deux amants finissent par se marier chacun de leur côté. 

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En dépit de cela, L’Histoire du pavillon d’Occident demeure une pièce non conventionnelle. Elle appartient au genre du « zaju », le style le plus ancien de théâtre-opéra chinois qui a connu son âge d’or sous la dynastie des Yuan. La forme canonique du zaju est connue pour être rigide. Il doit se composer de quatre actes auxquels s’ajoute parfois une scène au début ou entre deux actes. L’action suit une progression en quatre étapes qui correspond aux actes : qi (commencement), cheng (développement), zhuan (tournant, l’apogée de l’intrigue) et enfin he (résolution). Chacun des actes consiste en une série d’airs chantés par un seul et unique personnage alternées avec des parties parlées. La particularité de Xixiang Ji est qu’elle se compose de vingt actes, c’est donc en réalité cinq zaju assemblés, donnant à la pièce une longueur exceptionnelle. 

Une œuvre jugée indécente, immorale et licencieuse... 

Wang Shifu décrit sans ambiguïté les relations sexuelles de Zhang et Yingying en dehors des liens du mariage. Des poètes comme Gui Zhuang (1613 – 1673) considéraient Xixiang Ji comme un « livre enseignant la débauche ». De nombreuses bonnes familles interdisaient d’ailleurs sa lecture. Pourtant, la pièce a connu une popularité sans précédent et a influencé de nombreuses pièces de théâtre, nouvelles et romans. Elle a ainsi acquis un statut de bible des amoureux, soutenant l’aspiration des jeunes à se marier avec la personne de leur choix dans une société patriarcale. 

Je presse sur mon sein ce corps comparable à du jade amolli et à du parfum.

Ah ! Lieou-chin est enfin parvenu au Thien-thaï.

Le printemps est arrivé parmi les hommes et les fleurs étalent leur beauté.

Sa ceinture, svelte comme un saule, s’agite mollement ;

Le bouton de la fleur s’est à moitié ouvert ; les gouttes de rosée ont fait épanouir le mou-tan.

Après une légère libation, tous mes membres fourmillent ; je suis comme le poisson qui se délecte dans l’eau ;

Comme le papillon qui recueille avec délices le parfum des fleurs.

PAROLES CHANTÉES PAR ZHANG

… devenue une bible des amoureux 

La Révolution littéraire (1917) et le Mouvement du 4 mai (1919) ont entraîné une réévaluation drastique de la littérature chinoise traditionnelle. Les formes de littérature vernaculaire ont gagné en popularité parmi les jeunes universitaires et écrivains progressistes. Ainsi, des textes qui pendant des siècles ont été au mieux tolérés, ont atteint le statut de chef d’œuvres. Ils l’étaient d’autant plus s’ils pouvaient être interprétés comme des attaques contre les anciens mœurs. Xixiang Ji a atteint ce statut dans la mesure où cette pièce met en scène un couple d’amoureux défiant la moralité et l’autorité parentale. Zhang et Yingying sont devenus des combattants victorieux pour le droit d’aimer et d’épouser la personne qu’ils ont choisie.

Yingying et Zhang, Kunqu Opera

La comédie romantique la plus populaire de Chine 

Encore aujourd’hui, L’Histoire du pavillon d’Occident est jouée activement sur scène, dans des formes d’art traditionnelles à l’instar de l’opéra Kun et l’opéra de Pékin mais aussi dans d’autres formes. La pièce a notamment été adaptée au cinéma avec Xixiang Ji de Li Minwei et Yao Hou (1927) et L’Histoire de la chambre de l’Ouest de Zhang Shichuan (1940). La pièce a également profondément influencé des œuvres littéraires dont Le rêve dans le pavillon rouge de Cao Xueqin (1981). Ce dernier est l’un des « Quatre livres extraordinaires ». Ce sont quatre romans considérés communément comme les œuvres de fiction les plus grandes et les plus influentes en Chine.

La richesse des zaju réside dans les thèmes divers et variés qu’ils abordent. Certains sont même des retranscriptions de faits historiques réels. C’est par exemple le cas de L’Orphelin de la famille Zhao (Zhaoshi gu’er). Ce zaju de Ji Junxiang raconte le tragique destin de la famille Zhao et la vengeance de son seul héritier.

Représentation disponible sur YouTube

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