En train de lire
« La Noire de… », le magnifique éveil du cinéma subsaharien

« La Noire de… », le magnifique éveil du cinéma subsaharien

L’Afrique subsaharienne n’a pas la réputation d’être une terre de cinéma dans la culture internationale mainstream. Pourtant, l’histoire de sa cinématographie ne date pas d’hier et ne manque pas de créativité. Moteur, Caméra, Action ! Il s’agit pour s’en prouver, de faire la mise au point sur le long métrage « La Noire de… » récompensé par le prix Jean Vigo en 1966 et de zoomer sur une révolution tant politique qu’artistique.

La naissance d’un long métrage subsaharien inédit et engagé

« La Noire de… » est un film franco-sénégalais réalisé par Ousmane Sembène en 1966. Ousmane Sèmbene est l’un des pères du cinéma africain. Le film raconte l’histoire tragique de Diouana (interprétée par Mbissine Thérèse Diop), une jeune domestique sénégalaise qui décide de suivre ses patrons français de Dakar au sud de la France à Antibes. Peu à peu ses fantasmes et ses espoirs disparaissent. Subissant le racisme, l’exploitation de ses patrons, elle a peu à peu le mal du pays et finit par rapidement tomber dans le désespoir.

Vous permettez mademoiselle ? Je n’ai jamais embrassé de Négresse. 

Un des invités des patrons de Diouana l’embrasse lors d’un repas sans son autorisation

C’est le premier long métrage réalisé par un cinéaste d’Afrique noire. « La Noire de… » est l’adaptation d’une nouvelle éponyme faisant partie du recueil « Voltaïque ». Ce dernier a permis à Ousmane Sembène de questionner l’identité africaine, le racisme ou encore le rôle de la femme dans un Dakar en pleine ébullition. D’un point de vue historique, « La Noire de… » est donc un film majeur. On peut supposer que la recherche de financement, compte tenu du contenu critique du film, a dû être difficile. Le film est en effet très politique. Pour ne citer qu’un exemple parmi d’autre, évoquons le compagnon de Diouana, un personnage profondément politisé. Dans sa chambre, on aperçoit en effet un drapeau du Mouvement Uhuru, un mouvement international qui prône un panafricanisme radical.

Un film essentiel pour comprendre le lien entre cinéma africain et colonisation

Se dire cinéaste tout en étant sénégalais, et plus largement originaire d’un pays d’Afrique subsaharienne, voilà qui semblait à l’époque presque incompatible. Les autorités coloniales françaises interdisaient aux Sénégalais de faire leurs propres films. L’industrie cinématographique sénégalaise était donc quasiment inexistante quand le pays devient indépendant le 20 août 1960. C’est sûrement pour cela que le film a été tourné avec un budget limité, avec un son post synchronisé et une image en noir et blanc. Cela explique aussi le fait que certains des personnages de Dakar soient aussi interprétés par des acteurs non professionnels.

L’histoire de Diouana est l’histoire dramatique de milliers de femmes et d’hommes qui sont parties des colonies d’Afrique pour vivre en France après la Seconde Guerre mondiale. Tous ont dû endurer le racisme, l’exclusion et la désillusion. Le sujet du film va bien au-delà de Dakar et d’Antibes. C’est l’histoire de deux continents et d’un fléau issu de la colonisation.

Mais assez parlé de la dimension politique et du contexte social dans lequel le film s’inscrit. Il ne s’agirait pas ici d’oublier l’essentiel. « La Noire de… » est un grand film qui se suffit à lui-même. La force de l’acte est certes politique mais surtout artistique.

Les codes du cinéma moderne au service d’une culture traditionnelle

La première réussite de ce film vient de sa voix off. C’est celle de Diouana qui se parle à elle-même.  Diouana, isolée, se confine dans son soi comme elle se confine dans l’appartement de ses patrons. Cette voix, grave et émotive nous fait miraculeusement résonner avec la sensibilité du personnage. À cela s’ajoute une image sobre, typiquement néoréaliste mais percutante.

La richesse de ce film réside également dans son interprétation originale de la culture traditionnelle sénégalaise. Il faut évoquer ici le masque traditionnel que Diouana a donné à son patron et qui a été ramené en France. Le masque, et pas seulement en Afrique, fait souvent office de représentation ou de symbole. Il n’est pas purement esthétique et dans différentes cultures africaines, il incarne un concept ou un personnage.

Dans « La Noire de… » son rôle est similaire. Le masque y incarne des sentiments différents. Ces sentiments définissent la relation entre Diaouna et ses patrons. La joie, car elle offre ce masque à son patron à Dakar en cadeau. La tristesse, car c’est l’un des seuls objets qu’elle possède en France et qui lui rappelle son pays. Enfin, la culpabilité lorsque le patron de Diouana, en partie responsable de la mort de celle-ci est suivi par un enfant qui porte ce même masque. Et ce n’est pas tout. La bande son du film est elle aussi issue des cultures traditionnelles d’Afrique de l’ouest puisqu’elle est composée à partir du Xalam, un instrument de musique à cordes traditionnel.

En définitive, « La Noire de… » est un film intelligent, divertissant et rythmé qui vous propulse dans l’univers trop souvent méconnu du cinéma sénégalais. Et ça tombe plutôt bien puisqu’il est disponible gratuitement sur Youtube.

LA NOIRE DE… (1966)
Disponible sur YouTube
Réalisation : Ousmane Sembène
Avec : Mbissine Thérèse Diop, Anne-Marie Jelinek, Robert Fontaine, Momar Nar Sene
Genre : Drame
 
Durée : 1h05

EN PARTENARIAT AVEC BOBINOPHILE, ASSOCIATION DES CINÉPHILES DE SCIENCES PO LYON.

View Comment (1)

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Copyright © 2020 EDEN La Revue. Tous droits réservés.