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La parfumerie, un art qui dépasse le sens de l’odorat

La parfumerie, un art qui dépasse le sens de l’odorat

Avant de pouvoir assembler les molécules odorantes et élaborer une formule, un travail intense de mémorisation s’impose aux parfumeurs. En plus de mémoriser plus de 4000 odeurs, ils doivent être capables de prédire leur comportement sur la durée, leur intensité mais aussi leur réaction lorsqu’elles sont assemblées avec d’autres molécules. Alors qu’auparavant, les parfumeurs ne disposaient que de 300 odeurs, l’essor de la chimie au XIXème siècle a permis d’étendre considérablement leur palette. Or ce changement a confronté les « nez » aux limites linguistiques évidentes lorsqu’il s’agit de poser des mots sur les odeurs. Quels procédés sont alors employés en parfumerie pour parvenir à parler et décrire des fragrances ?

Un langage qui « ne vaut rien pour décrire le monde des odeurs »

La synthèse de molécules odorantes mise au point par des chimistes fut une révolution pour la parfumerie. Ces molécules synthétiques représentent dorénavant 98% de la totalité des substances utilisées. Cela a rendu possible l’obtention d’odeurs qui n’avaient jamais été extraites avec succès, à l’instar du muguet et du lilas, mais aussi des matières premières synthétiques inexistantes à l’état naturel. Associer un mot à une odeur en fonction de l’élément naturel est une chose aisée. À l’inverse, qualifier une odeur totalement inédite, inexistante autrement que par le biais de la chimie, s’avère être une entreprise délicate. L’affirmation de Patrick Süskind dans son roman Le Parfum (1985) semble se confirmer : « notre langage ne vaut rien pour décrire le monde des odeurs ».

« Le Parfum, histoire d'un meurtrier » réalisé par Tom Tykwer (2006)

L’odorat n’ayant pas de langage propre, les parfumeurs associent les odeurs à des idées, des formes, des émotions, des sons, des couleurs ou des mots. Nous avions déjà consacré un article au phénomène de la synesthésie et notamment à sa place dans la création artistique. Cette place semble centrale au sein de l’univers de la parfumerie, ce n’est que par le biais d’analogies et d’associations d’idées qu’il est possible de parler d’odeurs.

Vers un langage universel de la parfumerie ?

Directeur de création olfactive exclusif pour Le Couvent des Minimes, Jean-Claude Ellena a essayé de structurer le langage du parfum aux côtés du laboratoire de sciences cognitives de l’université de Louvain. Il est possible d’identifier sept « familles » pour classifier un parfum. On retrouve donc les boisés, les hespéridés, les ambrés, les fleuris, les chyprés, les fougères et les cuirs. Pourtant, ces catégories sont très vite dépassées. En effet, chaque parfumeur est libre d’inventer un langage qui lui est propre et de créer ainsi sa propre classification.

Il paraît impensable d’établir un langage universel, d’autant plus que l’odorat est un sens extrêmement subjectif. Comme l’explique la parfumeuse Alexandra Carlin dans le podcast « Minuit dans les étoiles », il est possible d’être anosmique à certaines odeurs. C’est-à-dire dans l’incapacité totale ou partielle à sentir ces dernières. Elle-même ne peut sentir l’aldron. C’est une molécule odorante décrite comme bestiale, presque fécale, à laquelle 50% de la population s’avère être anosmique.

La musique, un autre langage pour parler d’odeurs

L’analogie entre le lexique du parfum et de la musique est frappante. Au sein des deux disciplines, on retrouve des « notes » et des « accords » tandis que l’outil de travail d’un parfumeur est appelé un « orgue à parfums ». Par ailleurs, François Demachy, parfumeur chez Christian Dior, explique que lorsqu’un parfumeur mémorise les odeurs, il « fait ses gammes » comme le ferait un musicien. Mais cette analogie ne se limite pas au vocabulaire employé.

Un orgue à parfums

Le même véhicule impalpable et évanescent qui les transporte et les porte au cœur. Les sons et les molécules voyagent dans l’espace autour de nous, il y naissent et y disparaissent avec la même fulgurance, et c’est peut-être cet état éphémère qui souligne le plus la véritable connivence entre parfum et musique.

FRANCIS KURDJIAN, parfumeur

La maison de parfumerie Art Meets Art se fonde sur cette relation entretenue entre musiques et odeurs. Le concept de cette enseigne est de « traduire en parfums les vibrations de la musique ». Art Meets Art propose ainsi des parfums inspirés de tubes iconiques à l’instar de « Besame Mucho » de Cesaria Evora. Pour son créateur Christophe Raynaud, cette musique lui inspire un parfum « sombre » construit autour de notes de cuir.

« La musique est une de mes principales sources d’inspiration lorsque je crée un parfum : de ses douces mélodies qui évoquent un parfum oriental, à la musique électronique que j’associe à des notes aromatiques et vibrantes »

FABRICE PELLEGRIN, parfumeur pour Art Meets Art

Une analogie uniquement inventée pour anoblir la parfumerie ? 

La musicologue Marie-Anouch Sarkissian a mis en place diverses expériences dans la perspective de « faire jaillir toutes les analogies esthétiques entre la musique et les parfums ». Elle a notamment invité des parfumeurs à inventer des fragrances en écho à des œuvres musicales. Pourtant, cela semble révéler en réalité les limites de cette analogie. En effet, un parfum ne peut être une retranscription littérale d’une musique. Il se limite à en être une interprétation. Même si on s’efforçait d’associer une odeur à chaque note, un morceau se développera toujours au fil d’une partition tandis qu’un parfum s’impose tout entier dès l’ouverture du flacon. De surcroît, le langage musical demeure fixe tandis qu’un parfum évolue perpétuellement à travers le temps.

Pour Jean-Claude Ellena, « cette proximité sémantique a été inventée de toute pièces au XIXème siècle pour élever le parfum au statut d’art à part entière ». Ce n’est pas un parfumeur qui a inventé la dénomination d’« orgue à parfums » mais l’écrivain et critique d’art français Joris-Karl Huysmans dans son roman A rebours (1884). Le parfumeur de la maison Hermès préfère se définir comme un « écrivain d’odeurs ». Pour lui, la création d’un parfum est un geste empreint de poésie.

Les parfums, une brèche dans l’intimité du parfumeur

À travers « Un jardin après la mousson », Jean-Claude Ellena a voulu partager son voyage en Inde dans l’état du Kerala. Là-bas, il a entendu parler de la mousson et de l’importance qu’elle revêt. La difficulté a été de retranscrire la pluie, pourtant élément essentiel de cette saison. L’eau n’ayant pas d’odeur, il a dû traduire, interpréter en odeurs les autres sens stimulés par la pluie tels que la vue, le toucher, l’ouïe. La parfumerie est un dialogue entre les sens.

C’est donc bien plus qu’une odeur que nous proposent les créateurs parfumeurs. Il nous racontent une histoire, des tranches de vie, un voyage, des personnes, des lieux, des images ou encore des idées. Quel que soit l’élément à l’origine de la composition olfactive, cette dernière est toujours une brèche par laquelle nous pénétrons dans l’intimité du parfumeur.

Une expérience intime et personnelle...

L’une des choses qui nous attire dans un parfum est la possibilité de s’y reconnaître. Notre odorat est connecté au système limbique jouant un rôle essentiel dans la formation de nos émotions mais également de notre mémoire. L’odorat et la mémoire sont donc indéniablement liés. Notre capacité à nous souvenir d’une odeur surpasserait même notre capacité à nous souvenir de ce que nous avons vu. Inconsciemment, un parfum nous ramène des souvenirs. C’est justement car les odeurs ont la capacité à nous évoquer des fragments de notre propre vie que nous avons une affinité par rapport à certaines fragrances.

Il n’y a en réalité ni de bonnes ni de mauvaises odeurs. Nous jugeons celles-ci essentiellement à travers les prismes de nos émotions et de nos souvenirs personnels que nous lions par association d’idées à la perception olfactive.

...qui influence néanmoins notre environnement extérieur

Pourtant, cette expérience si personnelle a une influence importante sur nos relations sociales. Alan Hirsch, fondateur et direction neurologique de la fondation de recherche et de traitement de l’odorat et du goût déclare que « lorsqu’ils sont exposés à des odeurs qu’ils aiment, les gens deviennent plus heureux et plus positifs envers les autres ». Il apparaît alors que notre parfum va influencer la manière dont les autres interagissent avec nous.

Qui maîtrisait les odeurs, maîtrisait le cœur des hommes.

PATRICK SÜSKIND, Le Parfum (1985)

Les failles linguistiques pour parler du parfum ne semblent donc rien enlever à son pouvoir. Il exerce tout d’abord un pouvoir de fascination. Involontairement, il fait ressurgir des parts de nous-même. Il aurait même la force de changer notre facette extérieure. Le parfum que nous portons pénètre les autres à leur insu et détermine inconsciemment la perception qu’ils ont de nous.

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