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« La rose la plus rouge s’épanouit » : une étude du sentiment amoureux par Liv Strömquist

« La rose la plus rouge s’épanouit » : une étude du sentiment amoureux par Liv Strömquist

Il y a de ces livres qui vous chamboulent. Ils vous choquent, vous frappent, vous questionnent. Ils s’immiscent insidieusement dans votre tête et vous amènent à repenser les possibles. Puis ils repoussent les limites des imaginaires intégrés et depuis si longtemps. Ces textes prennent par la gorge et restent ancrés dans les mémoires. Liv Strömquist est de celles qui en écrivent. Mieux, elle les dessine.

Liv Strömquist en couverture de « I'm every woman », éditions Avant-verlag.

Liv Strömquist est une auteure de bandes dessinées, journaliste à la radio et pour la télévision. En Suède, où elle est née et où elle vit, sa réputation la précède. Ses bandes dessinées sont acclamées par la critique et le public. Elles font l’objet d’adaptations théâtrales et reçoivent des prix prestigieux.

La bédéiste de 37 ans a été remarquée en France lors de la publication aux éditions Rackham des Sentiments du Prince Charles en 2011. Depuis, 4 autres bandes dessinées de l’auteure ont été publiées dans la collection « Le Signe Noir » des éditions Rackham. Son style graphique est enfantin, minimaliste et monochrome. Il laisse la place au texte, souvent très dense et à visée didactique

« Les sentiments du Prince Charles », éditions Rackham, 2011.

Déconstruire et éduquer via la bande dessinée

Lorsqu’on lit Liv Strömquist, on apprend, on intègre des concepts, on déconstruit des paradigmes bien ancrés. Ses sujets de prédilection ? Les rapports de domination genrés, l’amour (La Rose la plus rouge s’épanouit, 2019), le sexe (L’Origine du Monde, 2016), les relations sentimentales toxiques (I’m Every Woman, 2018), le couple et le mariage (Les Sentiments du Prince Charles, 2011), les femmes, la modernité, le capitalisme (Grandeur et Décadence, 2017), les sciences sociales…

Tout un programme qu’elle s’applique à déconstruire avec beaucoup d’humour. Parce que lorsque Liv Strömquist parle d’un concept, elle l’analyse pour mieux le critiquer. L’expérience de la lecture de ses oeuvres est parfois dérangeante, toujours intéressante et résolument stimulante. Sa dernière parution française, La Rose la plus rouge s’épanouit (Rackham, 2019) s’attaque brillamment au thème ambitieux de l’amour.

« Amour, Amour, je t’aime tant »

Dans tous ses ouvrages, Liv Strömquist appuye ses démonstrations philosophiques et sociologiques avec des exemples tirés de la pop culture. La rose la plus rouge s’épanouit ne fait pas exception puisqu’il commence par les relations sentimentales récentes de l’acteur américain Leonardo Di Caprio. Pour ensuite poser la question : le sentiment amoureux est-il de plus en plus rare de nos jours ?

Les émissions de télé-réalité, la presse people, Beyoncé, les figures mythologiques grecques et indiennes, les poètes anglais et les philosophes danois se croisent et se questionnent. Qu’est-ce que l’amour ? Comment l’expliquer ?

Culture élitiste et populaire se côtoient avec un ton très léger et humoristique. Il permet à la fois de dédramatiser et de démocratiser ces grands concepts. Cette volonté d’accessibilité rend chaque ouvrage très efficace et en fait un objet d’intérêt public qu’il faudrait mettre entre toutes les mains.

L’amour moderne : logiques capitalistes et désenchantement du monde

La démonstration de Liv Strömquist cite en grande partie la sociologue israélienne Eva Illouz et son ouvrage Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité  (Trad. Frédéric Joly, Paris, Seuil, 2012). Eva Illouz est sociologue et directrice d’études à l’EHESS. Elle se spécialise dans la sociologie des sentiments et de la culture, vus à travers le prisme du capitalisme. Selon sa thèse, les émotions et sentiments deviennent des marchandises et subissent la rationalité de notre monde moderne. Cette rationalité poussée à l’extrême est une suite logique de ce que Max Weber appelle le « désenchantement du monde ».

Il faut désormais expliquer et se comporter en consommateur qui ferait face à des choix rationnels, même dans nos relations amoureuses et dans la manière dont on choisit nos relations. La recherche de notre moitié s’apparente à la recherche d’un « produit », avec des critères spécifiques qui ne prennent pas en compte l’irrationalité du sentiment amoureux.

Aimer l'autre dans une société narcissique

De même, le philosophe coréen Byung-Chul Han critique le narcissisme du monde moderne qui supprime l’altérité du partenaire. Celui-ci devient une manière de confirmer l’ego de son partenaire par effet de miroir, et vient contredire les théories de Roland Barthes (Fragments d’un discours amoureux, 1977) sur l’atopos, être aimé unique et imprévisible.

L’être aimé est reconnu par le sujet amoureux comme « atopos » (qualification donnée à Socrate par ses interlocuteurs), c’est à dire inclassable, d’une originalité sans cesse imprévue. 

— Roland BARTHES

Auto-empowerment et développement personnel : l’amour libre et heureux ?

Liv Strömquist s’attaque également aux discours de motivation et de développement personnel. En effet, le féminisme devient ici une manière d’être la meilleure version de soi-même, distillé à travers un bon nombre de films, séries et chansons.

« Irrepleacable » de Beyoncé, exemple de la culture du développement personnel pseudo-féministe. Dans ce système de pensée, il est possible d’être détaché.e à l’extrême du sentiment amoureux.

 La société moderne capitaliste est, rappelle Byung-Chul Han, une société de performance où le verbe dominant est « pouvoir ». L’amour devient une performance de soi et une maîtrise de soi. L’auto-empowerment permet de convaincre qu’il est possible de ne pas souffrir dans une relation, d’être libre d’arrêter d’aimer une personne à tout moment et de maintenir la puissance du « moi ». Le philosophe coréen rappelle dans Le désir, l’enfer de l’identique que l’amour est un phénomène imprévisible. Par conséquence, il ne peut pas coexister avec la performance.

L’amour est une conclusion absolue. Elle est absolue parce qu’elle suppose la mort, le renoncement à soi. La « nature véritable de l’amour » tient justement au fait d’abandonner la conscience de soi-même, de s’oublier dans un autre soi.
Byung-Chul HAN

Ré-interroger et ré-enchanter notre rapport à l’amour

Que faire de ces constats peu réjouissants ? Premièrement, se détacher des logiques genrées liées au sentiment amoureux qui conditionnent des phénomènes sociaux comme la peur de l’engagement, le mythe de la petite amie étouffante, le détachement émotionnel…. Vus comme masculins ou féminins à travers le filtre de la modernité, ces caractéristiques que l’on attribue à un genre ou l’autre ne sont pas immuables.

Liv Strömquist rappelle que le dévouement total et passionné au sentiment amoureux, était considéré au XIXème siècle comme l’affirmation de la virilité. C’est désormais une caractéristique vue comme féminine et qui est à l’origine du mythe de la « crazy ex-girlfriend ». Elle enchaîne malicieusement sur cette théorie : les femmes du XXIème siècle seraient-elles devenus les hommes du XIXème siècle ? Ces stéréotypes genrés mettent à mal une vision de l’amour saine et heureuse, et cette remise en contexte s’avère nécessaire.

Enfin, il faudrait renouer avec l’irrationalité du sentiment amoureux, qui nous rend vulnérable, qui ne s’explique pas et ne se rationalise pas : celui qui surgit sans prévenir, qui nous surprend par sa force transcendante. Slavoj Zizek, philosophe slovène rappelle dans Our fear of falling in love que « tomber » amoureux est une expression significative : c’est un évènement fortuit, qui a pour résultat de bouleverser notre vie et faire que plus rien n’est comme avant. 

Entre deux reniflements, Slavoj Zizek expose ses théories sur l’amour moderne.

« La rose la plus rouge s'épanouit »

Cette phrase intrigante est le nom d’un poème de l’américaine Hilda Doolittle. Elle l’écrit en 1969 après un coup de foudre non-réciproque pour un journaliste venu l’interviewer.  Les écrits de cette poétesse sont fortement marqués par ses expériences amoureuses et ses relations sentimentales. Dans un de ses ouvrages, elle raconte une expérience amoureuse qu’elle qualifie de surnaturelle. Lors d’un voyage en croisière, elle rencontre un inconnu sur le pont du bateau. Au moment où leurs regards se croisent, la poétesse croit apercevoir des centaines de dauphins qui dansent sur l’océan, qui se confirme être une hallucination.

Le sentiment amoureux est ici irrationnel, surnaturel, ridicule et sublime. Et l’image des dauphins dansants, seule planche de couleurs dans tout l’ouvrage, ne nous quitte pas même après avoir refermé le livre.

Le voilà, l’acte de résistance dans nos sociétés modernes : s’autoriser à ré-enchanter notre rapport à l’amour, et à l’accepter en tant qu’expérience indéfinissable, irrationnelle et mystique.

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