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La synesthésie, une aide à la création artistique ?

La synesthésie, une aide à la création artistique ?

Victor Hugo, Virginia Woolf et Alfred de Musset ont un point commun : celui d’être nés synesthètes. Ces artistes sont capables de concevoir mentalement des représentations chromatiques, auditives, gustatives ou spatiales à partir de chiffres, de lettres, de sons ou d’images. La synesthésie (du grec syn, « avec » et aesthesis, « sensation ») se caractérise par un liage sensoriel inhabituel dans lequel un stimulus évoque automatiquement une perception additionnelle. Mais pourquoi donc cette faculté cérébrale est-elle si répandue parmi les artistes ? 

Un phénomène neurologique mystérieux et fascinant

Le premier cas de synesthésie remonterait à 1710 suite à une singulière observation de Thomas Woolhouse, alors ophtalmologue du roi Jacques II d’Angleterre. Son patient, pourtant aveugle, percevait des couleurs à l’écoute de sons. Bien après ce fait divers, c’est au XIXème siècle que la communauté scientifique commence à s’intéresser au phénomène. En 1812, le métallurgiste allemand Georg Sachs publie une thèse médicale concernant son albinisme. Il y décrit aussi pour la première fois une expérience avec précision : la synesthésie, cette association étrange des sens. Mais elle est au départ considérée comme une pathologie du système visuel – et non comme un phénomène neurologique – car Georg Sachs était albinos.

Une personne synesthète pourrait sentir la saveur de la nourriture sur le bout de ses doigts, sentir la lettre J comme du magenta chatoyant ou le chiffre 5 comme du vert émeraude, entendre et goûter la voix de son mari comme un brun doré au beurre.
DAVID EAGLEMAN et RICHARD CITOWIC (Wednesay is Indigo Blue, 2009)

Un peu moins de 5% de la population mondiale serait synesthète. Mais la synesthésie se décline en une infinité de formes, bien spécifiques pour chaque personne. Il s’agit par exemple d’une expérience colorée à la pensée d’un mot, d’une expérience gustative à partir d’un souvenir ou encore de la vision de formes à la perception d’un son. La synesthésie la plus répandue consiste en l’association de lettres, mots, chiffres et nombres à des couleurs. Cette synesthésie « graphème-couleur » compose 64% de la famille des synesthètes, ayant chacun leur propre charte graphique mentale. Dans tous les cas, selon le neurologue états-unien Richard Cytowic, la synesthésie est involontaire, automatique, mémorable et permanente.

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La synesthésie au fondement du génie artistique et de la création

La synesthésie est due à une hyperconnectivité des neurones. Certaines zones du cerveau, non associées en tant normal, se retrouveraient liées entre elles. Loin d’être une pathologie, elle permettrait au contraire d’avoir une meilleure mémoire et une pensée associative en arborescence. Vladimir Nabokov (1899-1977), devenu célèbre pour son tumultueux ouvrage Lolita paru en 1960, est aussi connu pour être synesthète. Celui-ci explique lors d’une interview à la BBC en 1962 à propos de ses initiales : « V est une sorte de rose pâle transparent. Je pense que cela s’appelle, techniquement, le rose quartz. C’est l’une des couleurs les plus proches que je puisse connecter avec le V. Et le N, d’autre part, est une couleur d’avoine grisâtre-jaunâtre ». De plus, Nabokov perçoit différentes couleurs dans différentes langues. Pour lui, le long « a » de l’alphabet anglais a la teinte du bois patiné, mais un « a » français évoque l’ébène poli. Sa femme et son fils ont également le don de voir les lettres en couleurs, confirmant l’hérédité d’un tel phénomène. Le rapprochement entre l’écriture du romancier et sa perception graphème-couleur est alors évidente. 

C’est comme si les gènes peignaient à l’aquarelle !
VLADIMIR NABOKOV (Interview, 1962)

Certains artistes utilisent leur propre expérience synesthésique pour créer des œuvres d’art. Le cas le plus fréquent est celui de la peinture car elle permet de transcrire matériellement les formes et les couleurs. Ainsi, Vassily Kandinsky (1866-1944) peint la musique en couleur dans ses oeuvres. Ce père russe de l’art abstrait serait même polysynesthète, puisqu’il associe des sons non seulement aux couleurs, mais également aux formes ! Pour lui par exemple, l’aigu évoque la couleur jaune et le triangle. Cette faculté d’entendre des sons muets en regardant les couleurs est à l’origine de ses innombrables oeuvres abstraites, non moins pleines de sens. Le peintre russe Nicolas de Staël (1913-1955) part aussi de sa synesthésie pour peindre la musique et ses sentiments. Le Concert est son œuvre la plus monumentale (350 × 600 cm). Réalisée en 1955 à l’écoute d’un concert, il y dépeint l’aigu du vermillon et toute la gravité musicale du noir. Ce tableau est d’ailleurs le dernier d’un artiste torturé, qui se suicide en se jetant du fort d’Antibes peu après avoir terminé son oeuvre.

"Le Concert", Nicolas de Staël (1955)

Vivre une expérience sensorielle grâce à l’art synesthétique

D’autres artistes, pourtant non-synesthètes, utilisent l’art pour évoquer ce phénomène intrigant. Arthur Rimbaud (1854-1891) poétise littéralement la synesthésie graphème-couleur avec son sonnet « Voyelles ». Chacune des lettres correspond à une couleur, pour évoquer l’harmonie des sens – et non une synesthésie neurologique. De la même façon, le poème symboliste « Correspondances » de Charles Baudelaire (1821-1867) présent dans Les Fleurs du mal (1857) évoque cette expérience sensorielle. Selon lui, le monde matériel est le reflet d’un monde supérieur, d’un monde divin. En réalité, il transcrit ses propres expériences synesthésiques, bien qu’éphémères, avec l’utilisation du haschich. En somme, un accès à des paradis sensoriels artificiels. 

 Les personnes non-synesthètes peuvent donc vivre des expériences sensorielles grâce à l’art. En regardant le tableau Tempête de neige en mer du peintre anglais Joseph Mallord William Turner (1775-1851), comment ne pas ressentir toute la force d’un vortex tempétueux ? En 1841, celui-ci embarque sur un navire au port de Harwich au nord-est de Londres. À bord, alors qu’une tempête secoue violemment l’équipage, il demande à être attaché au mât du bateau pour ressentir toute la puissance de la colère marine. La transcription de sensations, réelles ou imaginaires, participe au voyage synesthésique du spectateur. De même, comment ne pas entendre Le Cri  de l’expressionniste norvégien Edvard Munch (1863-1944) ?

Ressentir intérieurement des perceptions indescriptibles

L’apport de la synesthésie à l’art est multiple. Mais il convient de bien différencier la synesthésie vécue de l’art synesthésique. Les artistes peuvent utiliser leur propre anomalie neurologique pour créer, tandis que d’autres utilisent l’association de sens pour évoquer un monde spirituel. Finalement, pour expliquer ce grand nombre de synesthètes parmi les artistes, il suffit peut-être de regarder les chiffres. 300 millions de personnes dans le monde sont synesthètes. Alors forcément, les chances pour que les plus grands artistes le soient sont tout aussi grandes, malgré une hyperconnectivité neurologique allant dans le sens d’une « sur-créativité » artistique. Si tous les synesthètes sont plus ou moins artistes, les artistes ne sont pas tous des synesthètes. 

Par ailleurs, de nombreuses personnes sont synesthètes sans le savoir puisque le phénomène est inné et donc « normalisé » dès l’enfance. Elles peuvent mettre des années à comprendre que ces associations particulières ne sont pas si « ordinaires » (ce qui a été mon cas avec la synesthésie graphème-couleur). Tandis que d’autres personnes se croient synesthètes alors qu’elles ne le sont pas. Il ne suffit pas d’utiliser des moyens mnémotechniques pour associer des sens, ni d’utiliser occasionnellement des stupéfiants. Car la synesthésie, ineffable et personnelle, ne se vit qu’au plus profond de soi.

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