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« L’Amant » (1992) : l’ivresse de la passion amoureuse

« L’Amant » (1992) : l’ivresse de la passion amoureuse

L’Amant est le chef-d’œuvre de Marguerite Duras. Prix Goncourt en 1984, cette autofiction est un évènement à sa sortie et peut être aisément considérée comme son plus grand livre. Adaptée au cinéma par Jean-Jacques Annaud en 1992, l’œuvre de Duras a donné naissance à un film magistral, dans lequel les corps se rencontrent, s’aiment et se quittent. 

Une enfance dans les colonies

L’histoire que Marguerite Duras nous livre dans L’Amant est celle de son enfance en Indochine coloniale française dans les années 1930. Marguerite vit avec sa mère institutrice et ses deux frères, ruinés par l’administration coloniale qui les a poussés à acheter des terres incultivables au Cambodge. Elles plongent la famille dans un profond dénuement et désespoir. Cette période marque énormément Marguerite et jalonne l’intégralité de son œuvre que ce soit dans Moderato cantabile (1958) ou Un barrage contre le pacifique (1950). 

L’événement d’une vie 

Sa vie d’adolescente se construit entre la maison familiale et le lycée Chasseloup-Laubat de Saigon, qu’elle intègre en 1930 en tant que pensionnaire. Elle traverse régulièrement le Mékong pour s’y rendre, comme pour passer d’une vie à une autre. C’est durant ces traversées qu’advient l’événement du livre, à l’âge de 15 ans et demi : sa rencontre avec un riche chinois de Cholon de 12 ans son aîné. Elle vit sa première histoire d’amour. Passionnée, exaltée, d’une force absolue, mais qu’ils savent tous les deux sans destin. En 1931, elle quitte l’Indochine pour retourner en France et ne le reverra plus jamais. 

Pendant tout le temps de notre histoire, pendant un an et demi nous parlerons de cette façon, nous ne parlerons jamais de nous. Dès les premiers jours, nous savons qu’un avenir commun n’est pas envisageable, alors nous ne parlerons jamais de l’avenir, nous tiendrons des propos comme journalistiques, et à contrario, et d’égale teneur.

Marguerite DURAS, L’Amant (1984)

Un roman d’apprentissage

L’Amant n’est pas seulement un récit ou une fiction : c’est un exécutoire. Les phrases y coulent toutes seules comme ses pensées. Elle y dépose ses mots comme elle les a vécus. Marguerite Duras forge son écriture déstructurée et saccadée, qu’elle appelle « littérature d’urgence ». L’attention est accordée non plus à ce qui est écrit mais à l’écriture elle-même en train de se faire. Elle attrape les mots au vol et « laisse faire le souffle du livre ». C’est un récit de construction et de formation emblématique du Nouveau Roman.

Jean-Jacques Annaud et les adaptations littéraires

Jean-Jacques Annaud ambitionnait depuis longtemps de « traiter un sujet féminin ». Lorsque Claude Berri lui propose de réaliser l’adaptation de L’Amant, il hésite. Il avait déjà un pied dans le cinéma d’adaptation avec « Le Nom de la Rose » (1986), chef-d’œuvre d’Umberto Eco. Grâce à une reconstitution minutieuse de la période moyenâgeuse, le film obtient le César du Meilleur film étranger en 1987. À propos de l’adaptation de L’Amant, il dit alors : 

Je n’ai pas envie de me jeter dans une entreprise qui me vaudra nécessairement les sarcasmes et les dévots. Je viens de vivre une relation exemplaire avec Umberto Eco. Notre rapport a été tellement idéal que j’hésite à m’aventurer dans une autre expérience avec un auteur contemporain.

Mais le projet lui reste en tête et sa réalisation tourne à l’obsession : « La mélodie du livre me court dans la tête, la jeune fille au chapeau couleur bois de rose traverse souvent le bureau. ». Finalement, le projet prend forme dans son esprit. Dans le souci d’offrir une reconstitution irréprochable de l’Indochine coloniale, il se rend au Viêt Nam et s’inspire des lieux. 

Jean-Jacques Annaud, Jane March et Tony Leung Ka-fai sur le tournage de L'Amant. © PRODUCTION / RENN PRODUCTIONS

Quand le livre tourne le dos au film

Après de nombreux castings et une réalisation à tâtons, le film sort en 1992. Lors du tournage, les relations entre Jean-Jacques Annaud et Marguerite Duras sont compliquées. Elle s’oppose à la représentation qui est faite des événements, naturellement réinterprétés par la mise en images. Jean-Jacques Annaud refuse toute concession sur son style, assure à chaque instant sa liberté artistique. Pour lui, trahir, c’est aussi un peu magnifier.

Il en parle bien, Annaud, du film. Mais c’est bizarre, il en parle comme si c’était son film.
Marguerite DURAS

Loin de la phrase d’Umberto Eco à Jean-Jacques Annaud « Il y a mon livre, il y aura ton film. », Marguerite Duras supporte mal que les images divergent de sa vérité. Peut-être même supporte-t-elle mal de voir les événements représentés et mis sur écran. En réaction, elle publie une nouvelle version de son roman appelée L’Amant de la Chine du Nord (1991), comme pour remettre en ordre les choses déplacées par Annaud. 

Une adaptation façon papier glacé

Toutefois, le film reprend indéniablement les événements et l’atmosphère du livre. L’air est moite. L’eau – la sueur, les larmes, la pluie – y tient une place capitale : elle favorise la rencontre des épidermes. Jean-Jacques Annaud nous offre des images sublimes qui n’ont pris aucune ride, comme l’amour qui lie les deux amants. 

La tension amoureuse et sexuelle est magnifiquement travaillée. Les mains et les lèvres se rapprochent lentement. Annaud parvient à transférer sur le spectateur l’ivresse de cette passion amoureuse. Tous nos sens sont éveillés ; l’expérience est physique. La scène du taxi, lorsque les deux amants viennent de se rencontrer est magistrale. S’installe entre eux une proximité si soudaine qu’elle en devient dérangeante. Les mots sont rares, les gestes et les regards timides rythment cette scène à l’érotisme pur, annonciatrice des étreintes ardentes qui adviendront plus tard.

Une expérience cinématographique sensorielle

Jane March (la jeune fille) et Tony Leung Ka-fai (le riche chinois) sont d’une subtilité déconcertante, tant la frontière entre eux et nous est ténue. Ils parviennent à nous faire ressentir les émotions qu’ils éprouvent, qu’ils subissent presque. La place est grandement donnée au langage du corps, les acteurs sont envoûtants plus que simplement beaux. 

J’ambitionnais depuis longtemps de tourner un film avec un grand rôle de femme. Filmer, c’est une de mes manières de comprendre. Cette jeune-fille là me permettait de parler du désir, de la légitimité du désir, de dire le tabou, l’émerveillement de la jouissance, l’abandon à la chair. Je voulais me risquer sur le sentier escarpé de la représentation de l’amour physique au cinéma.
Jean-Jacques ANNAUD

Devenir un objet de désir à travers les soubresauts du temps

D’autres thèmes cohabitent et communiquent dans cette œuvre magnifique : la pauvreté, la haine familiale, les colonies, les tabous sociaux qui ont forgé Marguerite autant que cette histoire d’amour. Ils sont d’ailleurs autant de facteurs qui condamnent la possibilité d’un avenir commun. En outre, le film raconte à la perfection cette période transitoire de l’adolescence : quitter les vestiges de l’enfance pour les soubresauts de la vie adulte, sans être tout à fait une femme. Le corps de Marguerite se forme et devient un objet de désir mais ses cheveux restent tressés en deux nattes enfantines. 

L’Amant, pour toujours

La fin est un déchirement. Marguerite repart en France. Le bateau quitte le quai sous le regard de l’homme, qu’elle fixe jusqu’à ne plus apercevoir qu’un petit bout de terre. C’est sur le bateau, lorsque se produit « l’éclatement d’une valse de Chopin », qu’elle place sur cet amour laissé en Indochine les mots qu’il faut : elle l’a profondément aimé. Le film porté par la voix bouleversante de Jeanne Moreau, finit ainsi :

Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C’est moi. Elle l’avait reconnu dès la voix. Il avait dit : je voulais seulement entendre votre voix. Elle avait dit : c’est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup. Et avec le tremblement, tout à coup, elle avait retrouvé l’accent de la Chine. Il savait qu’elle avait commencé à écrire des livres, il l’avait su par la mère qu’il avait revue à Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu’il avait été triste pour elle. Puis il n’avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort.

Je ressors bouleversée d’une claque esthétique et émotionnelle, que je place désormais au rang de chef d’œuvre, le tout bercé par une musique poignante signée Gabriel Yared. 

L’Amant (1992)
Réalisation : Jean-Jacques Annaud
Avec : Jane March, Tony Leung Ka-fai, Frédérique Meininger, Arnaud Giovaninetti
Genre : Romance, Drame 
Durée : 1h55 min 

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