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« Le Hérisson dans le brouillard », petit bijou de l’animation russe

« Le Hérisson dans le brouillard », petit bijou de l’animation russe

« Le Hérisson dans le brouillard » (Iojik v toumané en russe) est un film d’animation soviétique réalisé par Youri Norstein en 1975. À la fois touchant, inquiétant et onirique, ce court-métrage nous raconte l’histoire d’un petit hérisson traversant le brouillard pour retrouver son ami l’ourson. En somme, une allégorie troublante de la peur de l’inconnu et de la rencontre. Sublime et d’une durée de dix minutes, voici le film complet à visionner ci-dessous pour découvrir la beauté de l’animation russe. 

Un film d’animation soviétique hautement récompensé

Le Hérisson dans le brouillard est le troisième film d’animation réalisé par Youri Norstein, après la réalisation de La Renarde et le lièvre en 1973 et du film Le Héron et la cigogne en 1974. Le Hérisson dans le brouillard, dans la même lignée, a obtenu le premier prix du meilleur film d’animation au Festival de Frounzé en 1976 ainsi que le premier prix au Festival du film pour les enfants et la jeunesse de Téhéran la même année. Par ailleurs, le narrateur de l’histoire n’est autre que Aleksey Batalov, grand acteur russe ayant joué dans le chef-d’oeuvre Quand passent les cigognes en 1957.

Le cinéma d’animation est plus à même de remplir la tâche du cinéma, parce qu’elle est plus libre, plus autonome par rapport à la matière. C’est là qu’est sa supériorité.

— Youri NORSTEIN

Inspiré du conte de Sergueï Kozlov, le petit hérisson et son ami l’ourson ont pour habitude de se réunir chaque soir pour boire du thé avec de la confiture de framboise en contemplant les étoiles. Cette fois, le hérisson se perd dans un brouillard épais alors qu’il tente de rejoindre son ami. Il se trouve plongé dans un monde étrange peuplé de créatures effrayantes comme le hibou et les chauves-souris, mais aussi bienveillantes telles que le chien ou le poisson. Ainsi, le film est ponctué de rencontres et de découvertes qui rythment le voyage du héros. La direction artistique mise en place par Franceska Iarboussova, femme et collaboratrice de Youri Norstein, permet de mieux appréhender ce conte par un travail expérimental et esthétique de l’animation.

Un médium particulier : l’animation de papiers découpés sur cellulo

Produit par le studio Soyuzmultfilm à Moscou, ce court-métrage innovant utilise la technique de l’« animation de papiers découpés » très courante en Russie. L’animation de papiers découpés (ou cut-out) permet de lier les parties dessinées (tête, corps, membres…) et indépendantes d’un personnage afin de le mouvoir. Contrairement au dessin animé où chaque dessin est réitéré à chaque fois, l’animation sur cellulo (feuille plastique transparente superposable) ajoute une touche de flou singulière à chaque apparition. Ainsi, cette technique permet de créer le brouillard en arrière-plan et s’écarte des dessins animés traditionnels en 2D. 

La bande sonore s’accorde aussi parfaitement au suivi du petit hérisson. Les voix chuchotent, résonnent, crépitent, et la musique merveilleusement travaillée par Mikhail Meyerovich guident nos émotions. C’est ce que l’on appelle en production l’« effet empathique » ou « mickeymousing » (son totalement synchronisé avec l’image). Cet effet permet à la musique d’adhérer au sentiment dégagé par la scène et en particulier au sentiment ressenti par les personnages (deuil, amertume, allégresse) comme l’explique Michel Chion, spécialiste de la musique au cinéma. La musique nous permet de ressentir les sentiments du hérisson, et devient même un vecteur de l’action en s’accélérant lors de la scène finale. 

Un monde onirique et étranger, entre frayeur et émerveillement

Ce film est en fait une invitation dans le monde du rêve et de l’imaginaire, contenant toute l’âme onirique russe. Avec l’utilisation des mécaniques du rêve et du cauchemar, Youri Norstein apporte au scénario ses thèmes de prédilections : l’interrogation sur l’autre, le différent, l’étranger. Cela se traduit visuellement par la superposition de feuilles, d’arbres et d’animaux, dans une forêt sombre et mystérieuse, où les apparitions terrifiantes se succèdent. Soit un film d’animation inhabituel à l’atmosphère unique. 

Quand il est sorti, les parents m’accusaient de faire peur aux enfants.

— Youri NORSTEIN

Ce qui fait la force des films d’animation est justement cette capacité à procurer de fortes émotions à partir d’histoires d’apparence simple ou enfantine. Les allégories avec certaines situations de nos vies sont dès lors flagrantes. Le fait de se trouver dans le brouillard peut exprimer notre peur de l’inconnu, de la tristesse, un passage à vide… Le fait d’en sortir nous ramène à y repenser (hérisson choqué par sa traversée), tandis que les autres ne nous comprennent pas (ourson à la fin). Mais c’est aussi l’occasion, dans ces moments de désarroi, de faire des rencontres fascinantes, comme l’apparition du cheval blanc qui hante le hérisson jusqu’au bout. Il se demande alors, avec mélancolie : « Que devient le cheval blanc dans le brouillard… ? ».

Voici un film d’animation touchant et pour ma part marquant, tant par la beauté de ses images, que par la force allégorique de ce voyage dans le brouillard, le temps de dix minutes d’émerveillement.

LE HÉRISSON DANS LE BROUILLARD (1975)

Réalisateur : Youri Norstein
Voix : Aleksey Batalov (narrateur), Maria Vinogradova (hérisson), Viatcheslav Nevinny (ourson)
Genre : Animation soviétique
Durée : 10 minutes 

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