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Musique techno et rave : le chamanisme à l’ère moderne

Musique techno et rave : le chamanisme à l’ère moderne

Bien que le mot chamanisme provienne des langues toungouses pratiquées en Sibérie, tous les continents ont connu ou connaissent encore des variantes de cette pratique ancestrale. Elle se centre sur la médiation entre les êtres humains, les esprits de la nature et les âmes. Les arts sont au cœur du chamanisme et impressionnent par leur diversité mais la musique est prédominante au cœur des rituels. En parallèle, on assiste à une redécouverte du chamanisme dans la culture occidentale. Cela passerait notamment par la musique et la danse. Selon l’anthropologue Michael J. Winkelman, chamanisme et rave modernes partagent des structures similaires.

Le chamane, guérisseur des maux du corps et de l’âme 

À l’inverse de la possession, phénomène passif durant lequel le sujet est habité par une ou plusieurs entités surnaturelles, la transe est pleinement active. Ainsi, le chamane entre en transe de sa propre volonté par le biais de la musique et de la danse. À travers cet état modifié de conscience, ce dernier communique avec le monde des esprits. Un grand nombre de rituels chamaniques a pour objet la quête de l’âme et la guérison. Le chamane a indéniablement une fonction thérapeutique. En établissant un lien avec d’autres mondes, il peut obtenir les informations nécessaires pour résoudre les difficultés des vivants.

Le chamane est le spécialiste d’une transe pendant laquelle son âme est censée quitter le corps pour entreprendre des ascensions célestes ou des descentes infernales
MIRCEA ELIADE, Le chamanisme aujourd’hui 

La place de la musique et de la danse au sein de la transe

Danse et tambour font partie intégrante des rituels en vue d’altérer la conscience et entrer en transe. Au cours d’une danse extatique, les danseurs s’abandonnent au rythme. Ils se déplacent libérés de toute entrave physique au gré de la musique et atteignent ainsi l’état de transe et d’extase. La danse est alors une forme de médiation entre le danseur et son environnement. Il est émotionnellement connecté à ce qui l’entoure. Un premier lien semble ici se tisser entre rave et rituels chamaniques.

Danse de Nāgakāli dans le rituel du Tiṭayāṭṭam © Johnathan Watts, 2001
Boom Festival, Portugal © Jan Hromádko photography, 2016

Le tambour et le chamane forment le couple chamanique : dans certains clans, le chamane va jusqu’à épouser son instrument. La musique se veut comme une retranscription instrumentale des sonorités de la nature donnant naissance à une mélodie hypnotique, intense et bien que minimaliste, empreinte d’intensité rythmique. Néanmoins, il faut comprendre que le rituel chamanique est bien plus qu’une simple performance musicale. C’est un dialogue avec les esprits.

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À la recherche d’un ré-enchantement du monde

Nous assistons depuis le XXème siècle à l’émergence d’un courant spirituel occidental, le mouvement du New Age, mélange syncrétique de pratiques et de croyances. Il s’inscrit par ailleurs au sein du mouvement du néo-paganisme. C’est une véritable tentative de réactivation de vieux cultes ethniques par l’invention de nouveaux cultes à prétention historique.

Les adeptes du New Age espèrent transformer les individus par l’éveil spirituel en vue de rendre l’humanité meilleure. Ce mouvement est une pure tentative de ré-enchantement du monde face à la crise des idéologies et au progressif refus de la croissance industrielle et du consumérisme.

Tambours au Snoqualmie Moondance Festival, 1992

Dans son ouvrage Les Enfants du Verseau. Pour un nouveau paradigme (1980), la psychologue et autrice Marilyn Ferguson a décrit ce phénomène de la manière qui suit.

L’apparition d’un nouveau paradigme culturel, annonciateur d’une ère nouvelle dans laquelle l’humanité parviendra à réaliser une part importante de son potentiel, psychique et spirituel
MARILYN FERGUSON

Le techno-chamanisme, lien entre pratiques ancestrales et modernité

Avec l’idée de ce retour à la spiritualité s’est développé le techno-chamanisme. Le techno-chamanisme se caractérise par un désir de lier le divin aux nouvelles technologies. Cela s’opère à l’aide d’une production musicale s’appuyant sur l’usage de machines. La musique rythmique contemporaine permettrait d’atteindre l’état de transe dans une approche analogue à celle des chamanes. Parmi les genres de musique techno, la trance, la psytrance et la tribe seraient plus propices à plonger l’auditeur dans cet état.

La trance est née Allemagne dans les années 1990. Ce genre cristallise une mutation progressive de la techno vers des sonorités plus mélodiques. La trance se caractérise par un BMP élevé, entre 130 et 160, et par l’ajout de phase montantes et descendantes marquées.

La pystrance est un style de musique électronique dérivé de la trance Goa qui s’est développé en parallèle de la trance à la fin des années 1980 en Inde. Elle se caractérise par des sonorités psychédéliques avec généralement un BPM entre 140 et 150.

Les sonorités de la tribe de l’héritage acid techno. Son BPM est généralement élevé, compris entre 150 et 180. Le collectif techno Spiral Tribe, à l’origine du mouvement free party en Europe dans la première moitié des années 1990, a particulièrement influencé ce genre. Ces genres revendiquent tous des références psychédélique et se caractérisent par leur tonalité rêveuse qui évoque le voyage.

Un prolongement moderne du chamanisme…

Nos ondes cérébrales oscillent entre quatre bandes de fréquence : Alpha (état de relaxation), Bêta (fonctionnement quotidien normal), Thêta (état de rêve) et Delta (sommeil profond). Lorsque le cerveau est soumis à des percussions répétitives à l’instar du son produit par le tambour, les ondes cérébrales de l’auditeur descendent dans la bande Thêta bien qu’il soit éveillé. Cela entraîne une altération du sens de la réalité qui généralement se produit uniquement durant le sommeil. C’est ce qu’avaient compris les chamanes depuis des milliers d’années sans pouvoir l’appuyer d’une explication scientifique.   

Essayez d’écouter les tambours sacré du Burundi’ et vous verrez que l’effet de cette musique n’est pas très éloignée de l’effet causé par la techno ou la musique électronique car ces styles musicaux travaillent tous deux sur le concept des boucles
DINO SABATINI

Pour le musicologue Rupert Till, « la culture de club a des éléments de religion, de spiritualité et de sens ». Par ailleurs, Michael J. Winkelman insiste sur le fait que chamanisme et rave ont en commun d’utiliser la danse et la musique afin de proposer une forme de guérison personnelle à travers l’extase. L’héritage chamanique entretenu par la musique électronique se traduit en partie par l’utilisation de motifs répétitifs et des basses, faisant écho à l’utilisation des tambours à des fins rituelles. Le DJ serait ainsi un chamane contemporain, pont entre tradition et modernité. Lui-même en transe, il plonge les auditeurs dans un état de possession et les emmène dans un voyage spirituel.

…ou une dénaturation de la culture chamanique ? 

Dans Jouissance du sacré : religion et postmodernité, Denis Jeffrey parle de la fête « comme un moment paroxystique, lors duquel la vie se déplace dans un excès débridé ». Les rave seraient alors un pur rituel. Les jeux de lumière (lumières stroboscopiques, lasers, projections vidéo abstraites) contribuent à apporter une stimulation sensorielle bouleversante. Les chamanes utilisent l’ayahuasca ou autres substances psychoactives pour leurs effets psychotropes facilitant l’entrée en transe. 

Boom Festival 2016, © Rafaela Alves

D’une manière similaire, les drogues de synthèse sont employées dans les rave pour altérer le sens de la réalité et ressentir une connexion émotionnelle profonde à la musique. Les rave se présentent comme des moments à la limite du sacré durant lesquels les individus immergés dans la musique s’adonnent corps et âme à la danse sur une tonalité de danse extatique. On retrouve également la fonction thérapeutique chamanique : ces moments suspendus hors du temps permettent d’effacer les maux des vivants.

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La culture techno-chamanique a numérisé les rythmes, mélopées vocales, sons de la nature. À l’inverse, la musique chamanique est estimée car elle est ni amplifiée, ni préenregistrée ou fabriquée par des machines. La techno n’existe en effet qu’au prix d’une technologie lourde, d’une dénaturation et d’une perte d’authenticité. Elle ne serait alors qu’une copie sans consistance de la musique chamanique. 

Mais la fonction de guérison qu’ont ces deux musiques ne serait-elle pas plus importante que le mode de production ? La transe a le même effet bénéfique pour l’esprit, peu importe que ce qui la provoque soit naturel ou artificiel. La techno serait même à envisager comme une réconciliation entre naturel et factice, entre tradition et modernité. En instaurant un rituel festif, rave et techno permettent à nos sociétés modernisées et désenchantées de redécouvrir la spiritualité.

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