Points culture

SACHER-MASOCH

En 1886, le psychiatre Richard von Krafft-Ebing crée le terme de « masochisme » en référence aux personnes dont le plaisir sexuel est lié à la souffrance et/ou à l’humiliation. En fait, ce nom provient de Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895) d’après son oeuvre « La Vénus à la fourrure » (1870). Il aurait été témoin durant son enfance d’une scène punitive marquante quand sa tante frappa son oncle à coups de fouet. Dès lors, Sacher-Masoch place au centre de son autobiographie romancée une femme, une fourrure et un fouet face à un homme esclave de ce sensuel triptyque. Alors que nous employons les termes masochistes péjorativement, il est à l’époque révélateur de la « supra-sensualité » de l’auteur tel qu’il aimait se qualifier. Plus simplement, l’expression d’une jouissance énigmatique et d’un désir complexe.

GEORGES PEREC

Écrivain français, Georges Perec (1936-1982) est l’un des éminents auteurs de l’Oulipo. Ce groupe international de littéraires crée en respectant des règles particulières. Georges Perec est lui-même connu pour écrire sous d’importantes contraintes, forgeant dans le même temps son style très particulier. Il joue des procédés littéraires dans une incessante exploration du genre romanesque. En 1989, il publie « La Disparition », une lipogramme de 300 pages. En effet, le texte ne contient pas une seule fois la lettre « e ». Au-delà de la prouesse littéraire, il traite par ce biais de l’absence ainsi que de la douleur associée, le forme servant toujours le fond. Plus tard en 1972, il tente la démarche inverse et écrit , dans lequel il utilise uniquement la voyelle « e », l’obligeant à orthographier certains mots de manière alternative. Georges Perec nous invite donc à lire autrement, au-delà du seul sens des mots, mais aussi pour ce qu’ils représentent visuellement.

BACH ET HAENDEL

Johann Sebastian Bach et Georg Friedrich Haendel ont de nombreux points communs. Nés en 1685, ces compositeurs allemands respectivement connus pour les suites « Air » et « Sarabande » deviennent aveugles à seulement un an d’intervalle. Et pour cause : ils ont été opérés de la cataracte par le même homme aux méthodes chirurgicales douteuses, John Taylor (1703-1772). Médecin officiel de George II d’Angleterre, ce chirurgien-oculaire anglais parcourt l’Europe en assurant redonner la vue à tous ceux qu’il croise. En mars 1750, il arrive à Leipzig et les échos lui assure sa place auprès de Bach dont la maladie a déjà opacifié le cristallin. Malheureusement, Bach meurt aveugle quelques mois suivant l’opération. Pourtant en 1751, l’oculiste charlatan opère Haendel exactement de la même manière, qui meurt également aveugle en 1759 ! Ironie du sort, John Taylor lui-même décède sous une cécité absolue, après avoir condamné au noir éternel deux génies de la musique classique.

LE "GUEULOIR"

Tous les lecteurs de Gustave Flaubert (1821-1880) connaissent l’harmonie et la sonorité particulière qui se dégagent de ses textes. Mais cette intensité stylistique n’est pas innée chez Flaubert. Il avait besoin de l’étape indispensable du brouillon avec les centaines de ratures qui noircissent ses manuscrits. Cependant, il recourait à une technique assez singulière pour tester la mélodie que créait son écriture. Flaubert s’interrompait régulièrement dans l’écriture afin de passer toutes ses phrases à l’épreuve du « gueuloir » : il s’agissait d’une pièce de sa maison (bureau ou jardin), dans laquelle il « gueulait » ses phrases, les hurlait « comme un énergumène », lui laissant les « poumons en feu ». L’épreuve de l’oral fait alors ressortir chaque défaut de construction : « Les phrases mal écrites ne résistent pas à cette épreuve ; elles oppressent la poitrine, gênent les battements du coeur et se trouvent ainsi en dehors des conditions de la vie. » écrivait-il.

VIKTOR TSOÏ

Dans les rues d’Arbat à Moscou, il est possible d’apercevoir un mur recouvert de graffitis. Dénué d’intérêt aux premiers abords, ce mur est dédié au musicien Viktor Tsoï et à son groupe Kino. Tsoï a commencé à se produire en 1982 dans le Leningrad’s Rock Club, l’un des rares lieux publics où les groupes de rock pouvaient se produire dans l’URSS. Ce n’est qu’avec le climat politique ouvert de la Glasnost que les textes incisifs de Tsoï ont pu se populariser avec leur premier album « Gruppa Krovi » (Groupe sanguin) en 1987. L’histoire du mur commence à la mort de Viktor Tsoï. Le 15 août 1990 apparaît l’inscription « Viktor Tsoï est mort aujourd’hui » suivi d’une réponse « Tsoï est vivant ! ». Les graffitis se sont alors multipliés et le lieu est désormais un lieu de pèlerinage pour les fans de celui qui est considéré comme le pionnier du rock russe. Sorti en 2018, le film « Leto » réalisé par Kirill Serebrennikov permet de découvrir la jeunesse de Tsoï et la culture rock underground de Leningrad.

ÉRIC ROHMER

Éric Rohmer (1920-2010) est un réalisateur français de la Nouvelle Vague. Son œuvre s’organise en trois cycles : les « Contes moraux », les « Comédies et proverbes » et les « Contes des quatre saisons » achevé en 1998. En apparence, le seul fil conducteur de ce cycle cinématographique est le passage par le printemps (1990), l’hiver (1992), l’été (1996) et enfin l’automne (1998) qui se traduit dans le choix des paysages, des couleurs et de la lumière en changement perpétuel au gré des saisons. Pourtant, Rohmer y poursuit l’exploration de thèmes récurrents de son œuvre : le hasard et les miracles amoureux. Ses personnages ne sont pas des héros mais des personnes des plus banales, d’âges divers et aucunement reliées entre elles. Néanmoins, elles partagent un point commun : elles se retrouvent toutes directement confrontées au hasard et aux limites de leur propre liberté. Les personnages de Rohmer sont tous libres d’errer, de se tromper et semblent tous condamnés à être libres jusqu’à ce que le hasard ou le destin viennent s’imposer à eux.

FERNAND KHNOPFF

Artiste symboliste belge, Fernand Khnopff (1858 – 1921) entreprend en 1900 la construction d’une maison-atelier à Ixelles. Il en conçoit les plans dans un style art nouveau à l’aide de l’architecte Édouard Pelseneer. En 1902 est achevé ce que l’artiste nomme son « Temple du moi » qui exprime la complexité de sa personnalité. Son architecture est marquée par la perfection géométrique et le un rejet des ornements complexes. La palette de couleurs est elle aussi minimaliste, se limitant au bleu, noir, blanc et or. Fasciné par le spiritisme et l’inconscient, Khnopff fait du dieu du sommeil Hypnos la force tutélaire de la maison. Une devise s’impose aux rares visiteurs : « On n’a que soi ». Cette fierté du « moi » prend la forme d’un paon empaillé, gardien de la maison. Mais ce paon n’est pas l’unique animal présent. L’artiste possédait une tortue malgré son aversion pour les animaux. Après l’avoir retrouvée morte dans son jardin, il lui redonne une place dans son atelier sous le nom de « Mon remords ».

RÉGIME CHROMATIQUE

En 1992 paraît le « Léviathan » de Paul Auster, et c’est entre les pages 84 et 93 du récit que le lecteur découvre l’excentrique personnage de Maria. Décrite Artiste déjantée, elle s’impose un régime alimentaire des plus singuliers : le « régime chromatique ». Le défi est de se limiter à une seule couleur d’aliments par jour. Mais Maria n’est pas que le fruit de l’imagination de Paul Auster. Il s’est inspiré de Sophie Calle, artiste française multidisciplinaire qui a autorisé l’écrivain à utiliser des fragments de sa vie pour donner naissance au personnage. En réponse à cette démarche, l’artiste s’est aussi prêtée au jeu afin de brouiller les frontières entre la fiction et réalité. Du 8 au 14 décembre 1997, elle tente alors de ressembler au personnage qu’elle a inspiré en s’adonnant à son régime alimentaire. Obéissant à la lettre aux instructions du roman, Sophie Calle donne naissance à une série photographique intitulée « Le régime chromatique ».

HYPNAGOGIE DE DALÍ

L’hypnagogie désigne l’état de transition du sommeil au réveil. L’artiste surréaliste Salvador Dalí (1904-1989) le qualifiait de « sommeil avec une clé » et l’utilisait comme source d’inspiration créative. Cet état fascinant de semi-conscience est caractérisé par des visions similaires aux rêves et des expériences sensorielles intenses. Mary Shelley, l’autrice de « Frankenstein », affirmait avoir trouvé l’inspiration lors d’un « rêve éveillé » aux « petites heures du jour ». À l’état hypnagogique, le cerveau explore des rêves, des sensations, des images, des sons et des couleurs inaccessibles habituellement, tout en nous maintenant suffisamment éveillés pour en avoir conscience. Ainsi, l’oeuvre de Dalí est remplie de références oniriques cryptées. Les surréalistes tels que Magritte, Miró, Aragon ou Breton souhaitent approcher une réalité différente et libérer l’inconscient des limites conventionnelles par le biais des rêves, des états de semi-conscience et parfois même des états hallucinatoires.

BLEU DE YVES KLEIN

Yves Klein est un artiste français né en 1928. En 1954, dans sa quête d’immatériel et d’infini, il entame son « Aventure monochrome ». En effet, Yves Klein est connu pour ses toiles intégralement recouvertes d’un bleu outre-mer, vibrant, irradiant. Le monochrome représente un challenge technique, une révolte contre la ligne et le dessin mais aussi une expérience métaphysique : « Jamais par la ligne, on n’a pu créer dans la peinture une quatrième, cinquième ou quelconque autre dimension ; seule la couleur peut tenter de réussir cet exploit. » écrit-il. Le monochrome est donc l’état le plus pur de la couleur, en particulier son bleu « IKB » : International Klein Blue. Pour Klein, « le bleu n’a pas de dimension, il est hors dimension, tandis que les autres couleurs, elles, en ont ». Le bleu Yves Klein est chargé de force et d’énergie, il parle à l’esprit, à tel point qu’après quelques minutes d’observation, l’uniformité commence à s’animer.

LA CRISTALLISATION DE STENDHAL

Éperdument amoureux de Mathilde Dembovski mais chagriné par cet amour à sens unique, Stendhal (1783–1842) entreprend l’écriture d’un essai visant à disséquer et analyser le sentiment amoureux. Son écrit paraît en 1822 sous le titre « De l’amour ». Dans le chapitre deux intitulé « De la naissance de l’amour », il dépeint une visite aux mines de sel de Hallein en compagnie de Madame Gherardi. Les mineurs y ont pour habitude de jeter un rameau primitif abîmé par les intempéries dans les eaux salines puis le ressortir quelques mois plus tard, méconnaissable, paré d’une multitude de cristaux semblables à des diamants. Au cours de cette même visite, un jeune officier bavarois qui les accompagne soupire d’amour pour Madame Gherardi et lui vante des qualités insoupçonnées. Malheureusement, ces qualités sont souvent illusoires. Stendhal écrit alors : « L’on dirait, que par une étrange bizarrerie du cœur, la femme aimée communique plus de charme qu’elle n’en a elle-même ».

COCTEAU ET L'OPIUM

Jean Cocteau (1889-1963) est cinéaste, chorégraphe, dessinateur, auteur et poète. Cette étonnante polyvalence lui vaut la création d'innombrables oeuvres à l’instar de son célèbre roman “Les Enfants terribles” en 1929. Cocteau ne rédige ce livre qu'en une semaine, durant une cure de désintoxication. Il publie à la fin de cette cure l’ouvrage illustré “Opium, journal d’une désintoxication” en 1930. L’artiste entame sa consommation d’opium à la mort de son premier amour Raymond Radiguet, auteur du livre “Le Diable au corps” en 1923. Pour Jean Cocteau, fumer de l’opium constitue un échappatoire à la douleur de cette perte. Une grande consommation de drogues qui facilite aussi par la suite sa capacité de création. Et comme il l’écrit lui-même dans son journal : “Fumer de l’opium, c’est quitter le train en marche ; c’est s’occuper d’autre chose que de la vie, de la mort.”

DYABLES DE MALRAUX

Écrivain, ministre des Affaires culturelles (1959–1969) ou encore fabulateur, plusieurs rôles peuvent permettre de décrire André Malraux (1901–1976). Pourtant, la pianiste Madeleine Malraux nous présente une nouvelle facette de son époux dans l’ouvrage « André Malraux : Messages, Signes et Dyables » paru en 1986 : c’est celle de l’artiste. Nous y découvrons le trait post-surréaliste et poétique d’André Malraux à travers 380 croquis et dessins inédits réalisés de 1946 à 1966. Sa fascination pour la fantaisie, ou plutôt le « farfelu » comme il aimait l’appeler, donne naissance à un univers de papier, d’encre et de crayon composé d’un étrange bestiaire de diablotins loufoques. Ses « Dyables » étaient affublées de noms malicieux, parfois ironiques. On retrouve ainsi « Le Dyable politique des situations compliquées », le « Dyable de la respectabilité chez les cormorans » ou encore le « Dyable de la fidélité ». Ces croquis apparaissent comme un véritable jeu visant à colorer la banalité du quotidien par des étincelles d’esprit excentriques et absurdes.

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