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Pourquoi (re)lire les classiques de la littérature ?

Pourquoi (re)lire les classiques de la littérature ?

« Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire. » Italo Calvino, un des auteurs italiens les plus célèbres en France, dans son essai Pourquoi lire les classiques (2018) tente de déceler toutes les caractéristiques de ce que l’on appelle communément un « classique » de la littérature. Il nous en donne une définition poétique, métaphorique bien qu’étonnamment parlante.

Qu’est-ce qu’un classique littéraire ?

Un classique est une oeuvre incontestée dans son domaine. Elle jouit de facto de cette appellation par la suite, la postérité la qualifiant de classique ou d’indispensable lecture. Nous savons que bon nombre de nos classiques de la littérature n’ont pas fait autorité dès leur parution. Certains ont même fait scandale et ont rencontré de nombreux obstacles à leur publication.

Le chef d’oeuvre de Gustave Flaubert, Madame Bovary (1857), lui a valu rapidement un procès pour « offenses à la morale et à la religion ». Baudelaire en fera également les frais la même année, avec Les Fleurs du Mal, particulièrement mal reçu par les journalistes et la société dans son ensemble. James Joyce fait face, quant à lui, à la controverse suscitée par son roman Ulysse (1922). En effet, l’association New York Society the Suppression of Vice juge son roman obscène et parvient à faire interdire sa parution aux États-Unis jusqu’en 1934. 

Les auteurs classiques, messagers de leur époque

Finalement, la liste est longue : J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian (1946), sans parler de Vladimir Nabokov et son roman Lolita (1955) ou encore La Ferme aux animaux de George Orwell (1945). Tous ont ce point commun de déranger et de scandaliser leur époque, de froisser les moeurs et de troubler les esprits. C’est la raison pour laquelle les auteurs de la littérature dite « classique » parviennent à un véritable tour de force : dépeindre à la perfection toutes les contradictions de leur époque et les tensions de la société dans laquelle ils vivent. 

Des lectures aux allures de corvée

Aussi la connaissance du passé est une composante essentielle de l’éducation et des programmes scolaires républicains. Les classiques littéraires sont étudiés au collège et lycée et sont de fait associés à des lectures forcées. Ce procédé leur attribue d’emblée une teinte particulière à savoir qu’il faut avoir lu ces livres. Le problème ne réside pas tant dans le fait d’être « forcé » à lire mais davantage dans le fait que cette obligation demeure souvent sans justifications. Elle reste en effet une expérience vide de sens pour beaucoup d’élèves. 

Néanmoins, il apparaît que ce problème se résolve parfois par la suite. En grandissant, avec du recul, l’oubli ranime parfois la curiosité. Tout cela pousse alors à (re)découvrir Stendhal, Maupassant ou Balzac, Hugo, ou encore Zola, tous ces livres aux allures de corvée.

L’influence des mots

Nous retenons tous un classique, étudié à l’école sous toutes ses coutures. Pour ma part, Thérèse Desqueyroux de François Mauriac (1927) occupe cette place dans ma bibliothèque. Malgré le caractère traumatisant de cette expérience littéraire, nous prenons difficilement conscience de l’influence implicite qu’elle a finalement sur nous. Aujourd’hui, il s’agit d’une des lectures les plus marquantes de ma vie. Car les livres, ce sont cela aussi, ce changement tacite, progressif que les mots exercent en silence. C’est indétectable, cela agit en douceur alors qu’il s’agit sûrement d’une des expériences qui nous modifie le plus. Nous et nos représentations, notre personnalité, nos connaissances des choses et notre vision du monde. En somme, une expérience totale, qui ne laisse rien, qui englobe tout, sans pour autant qu’on en remarque les manoeuvres et les rouages, même munis de distance.

François Mauriac, 1937 (AFP)
Thérèse Desqueroux, François Mauriac , 1927

Les classiques sont ces livres dont on entend toujours dire : Je suis en train de le relire… et jamais : je suis en train de le lire.
ITALO CALVINO

Cet été, armée de deux mois et demi libres devant moi et un peu décontenancée par cette soudaine liberté, je me suis mis en tête de relire ou lire des classiques littéraires, ceux dont on entend souvent parler depuis le collège. Ces derniers ont ce fabuleux pouvoir d’exclure par leur non-lecture (« Quoi ? Tu n’as pas lu Lolita ? »). Cette idée m’est souvent venue, mais je voulais prendre le temps pour vivre pleinement l’expérience. Il m’importait d’en extraire tout le suc. Je me préparais à la grandeur des mots que je m’apprêtais à lire. En somme, je me laissais impressionner par l’appellation de « classique » : puis-je vraiment lire Le Rouge et le Noir pour m’endormir ? Bel-Ami mérite-t-il d’être haché en son double de nombre de chapitres par ma lenteur de lecture ? J’avais véritablement pensé cette expérience.

Une expérience de lecture à part ?

Je savais également que la lecture des classiques s’apparenterait parfois à un véritable effort, et j’exerçais sur moi une sorte de préparation mentale. Une question restait pourtant sans réponse : que m’apporterait cette expérience de lecture ? Ce questionnement était au coeur de l’expérience même – comme toutes – mais il m’était compliqué d’y répondre et de pouvoir fixer des objectifs précis.

Plus besoin de débattre sur l’importance et la nécessité de la lecture, Paul Valéry (Variété, 1924) écrivait joliment à ce sujet : « La lecture nous offre de connaître, d’épouser sans efforts quantité de destins extraordinaires, d’éprouver des sensations puissantes par l’esprit, de courir des aventures prodigieuses et sans conséquence, d’agir sans agir, de former enfin des pensées plus belles et plus profondes que les autres et qui nous coûtent presque rien. Et en somme, d’ajouter une infinité d’émotions, d’expériences fictives, de remarques qui ne sont pas de nous, à ce que nous sommes et à ce que nous pouvons être. » La lecture serait donc une sorte de voyage sans coût, de rencontre sans confrontation, d’exploration émotionnelle infinie. Mais alors, quid de la lecture des classiques ? Où se situerait le gain, le bonus, la différence apportée par cette appellation qui, elle aussi, fait rarement débat ? 

L’apport des classiques de la littérature

Dans son podcast La Vie Intérieure au sujet de la lecture de juillet 2017, Christophe André traite plus précisément la question des classiques. Il montre que la lecture d’oeuvres de fiction augmente la capacité d’empathie et de compréhension d’autrui. Comment ? En favorisant l’identification au personnage, en aidant à comprendre différents points de vue sur le monde et sur les autres. Considérant cela, les classiques semblent y contribuer légèrement mieux, « sans doute est-ce dû à la plus grande subtilité psychologique des phénomènes abordés par les auteurs devenus classiques, et aussi, par le fait que bien souvent, le grand écrivain ne cherche pas forcément à plaire au lecteur ou à lui simplifier la vie mais à décrire au plus près ce qu’il observe et ressent, quand bien même cela serait complexe. »

« Un planétarium psychique »

La littérature classique semble donc être la meilleure école de vie qu’il puisse exister, par la finesse et le détail des faits sociaux et psychologiques qu’elle dépeint. Elle parvient à une sorte d’impossible, comme par exemple, à nous faire éprouver de la bienveillance pour Meursault dans L’Étranger de Camus. L’écrivain dit « classique » ne cède jamais à la facilité, et par cela, parvient à un plus grand tour de force ; celui de rendre intelligible la complexité. André Pierre de Mandiargues disait alors à propos de l’oeuvre de Proust : « Son oeuvre a l’attrait d’un énorme crâne trépané où nous verrions évoluer les pensées comme dans un planétarium psychique. » 

Re-tentez l’expérience !

Finalement, cette injonction reste au stade d’injonction pour beaucoup. Pour ceux qui s’y attellent, remémorez-vous les conseils de Daniel Pennac, écrivain français : pourquoi ne pas passer quelques pages, lire parfois en diagonale, passer des chapitres ? La lecture n’impose aucune règle. Même si l’on ne comprend pas tout de cette expérience, si l’on a le sentiment d’être passé à côté de grandes phrases, l’expérience est riche également par ses incompréhensions. Elle peut s’apparenter à une lutte, un émerveillement, une découverte, peu importe. Elle reste totale par sa complexité et son traitement du détail. Il convient dès lors de se défaire des peurs facilement surmontables, et de plonger dans ces mots tout entier.

Une invitation...

Ceci est une invitation à (re)rencontrer les ouvrages de Proust, Stendhal, Maupassant, Balzac, Hugo, Zola, Nabokov, et tous les autres. À s’ennuyer parfois, à passer des pages, à vouloir toutes les lires. À les relire plusieurs fois, à les recopier, à ne pas les comprendre, à ne pas les aimer. Et même aussi, à ne pas ouvrir ces livres du tout et surtout, rappelez-vous que les non-rencontres sont loin d’être vides de sens.

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