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Rap et médias : une relation ambigüe décryptée par Azzedine Fall

Rap et médias : une relation ambigüe décryptée par Azzedine Fall

Pour inaugurer sa troisième année d’existence, le média-association de promotion de la culture urbaine de Sciences Po Lille Brook Lille a reçu Azzedine Fall en octobre 2018. Ex-rédacteur en chef adjoint des Inrocks et responsable de la partie musique du magazine, celui-ci a accepté d’aborder dans nos locaux « La réception du rap français dans les médias traditionnels de 1980 à nos jours ». 

Les Inrocks, un magazine rock qui parle de rap ?

Le rap aux Inrocks est un perpétuel sujet de crispation. Beaucoup ne comprennent pas pourquoi le magazine comprend le mot « rock » mais programme et documente du rap. En fait, ce choix éditorial n’est pas nouveau. Le magazine a porté un intérêt au rap dès ses débuts en France et a contribué à sa diffusion. Le principal changement s’est opéré avec la suppression de la rubrique « Observatoire du rap game ». Le rap n’est alors plus une musique qu’on observe de loin et fait désormais partie intégrante de l’identité des Inrocks. Cette réticence se retrouve même autours de festivals tels que Rock en seine. On ne remet pas en cause la programmation d’artistes de variété française tels que Juliette Armanet ou Flavien Berger tandis que la présence de rappeurs fait toujours l’objet de débats.

Venue d'Azzedine Fall en 2018 dans les locaux de Sciences Po Lille pour la conférence "La réception du rap français dans les médias traditionnels de 1980 à nos jours" / © Sonia Michigan

Le rap comme construction hors des médias

Azzedine Fall rappelle que le rap s’est avant tout construit « hors des médias ». L’émission H.I.P H.O.P conçue et animée par Sydney en est un exemple. Le rap n’était alors qu’une cellule du mouvement hip-hop et était de loin la moins appréciée. En effet, le rap était considéré comme une discipline « gentrifiée » sans réels risques contrairement au graffiti. Quand Joey Starr revient sur les années 80, il se rappelle qu’il considérait que le rap était quelque chose de ridicule. Les rappeurs étaient donc marginalisés même au sein du mouvement supposé les représenter.

Beaucoup considèrent Chacun fait c’qui lui plaît de Chagrin d’amour comme le premier « vrai » morceau de rap français en 1981. Mais Azzedine Fall s’oppose à cette idée. Pour lui, ce groupe composé de Grégory Ken et Valli faisait bien plus de la variété que du rap. Plusieurs rappeurs se sont aussi approchés de la variété. Doc Gynéco s’est ainsi déclaré être en compétition avec Johnny Hallyday. Il y a encore aujourd’hui un geste très assumé par les rappeurs de faire de la variété comme on peut l’observer avec Lomepal. Pour Azzedine, le premier « vrai » morceau de rap français est Bouge de là de Mc Solaar qui a entraîné un véritable engouement des médias à sa sortie en 1991.

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La loi Toubon et le tournant des années 90

La fin des années 90 est considérée comme l’âge d’or du rap français. Les couvertures du magazine Radikal, l’un des plus gros médias français de l’époque, en témoignent. Les premières couvertures sorties à la fondation du magazine en 1996 ne montraient que des rappeurs américains. Or dès 1997, le magazine représente essentiellement des rappeurs français. On peut rapprocher ce nouvel intérêt pour le rap français avec l’adoption en 1994 de la loi Toubon imposant des « quotas d’expression française ». Avec cette loi, les radios étaient dans l’obligation de diffuser 40% de titres en français ainsi que 15% de nouveautés, c’est-à-dire des sons produits il y a moins de neuf mois par des groupes émergents.

Très vite, le rap devient ce qu’on entend le plus en radio et même, pour les gens de ma génération, ce qu’on chante le plus en récré.

Comment cette loi a-t-elle réussi à susciter un véritable engouement pour le rap ? La loi l’a mis en avant car contrairement aux rockeurs qui chantaient principalement en anglais, les rappeurs employaient majoritairement le français. Cette loi a donc empêché les playlists figées car les radios allaient de plus en plus vers les rappeurs émergents. Elle a également créé une véritable économie car de plus en plus de jeunes rappeurs ont pris conscience des opportunités de carrière, ce qui les a motivés à persévérer.

Un canal de communication complètement brouillé

Depuis trente ans, le rap contribue ainsi à diffuser et à promouvoir la langue française. Pourtant, les médias continuent de le percevoir comme une nouveauté.  Le « canal de communication est complètement brouillé » entre le rap et les acteurs médiatiques dès l’arrivée du rap en France.

Presque 25 ans de rendez-vous manqués entre le rap et les médias traditionnels à la télévision française.

Ce rapport distant et incompréhensif à la discipline du rap ressort notamment dans l’émission « Taratata ». Juste après le passage de Fabe sur scène, Robert Charlebois entreprend une caricature du rap.

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Une situation semblable s’est réitérée en 2017 avec le passage de VALD dans Salut les Terriens. Thierry Ardisson décrit le rappeur de la manière suivante : « Vous n’êtes pas noir, vous ne passez pas vos journées en salle de muscu, et vous savez que le verbe croivez n’existe pas ». On est face à une une situation qui se réplique d’années en années. Tous les ans, les journalistes stygmatisent la figure du rappeur lors des interviews. Les médias ne voient pas les rappeurs comme des membres qui contribuent pleinement à la chanson française mais les placent en rupture. L’une des raisons est l’assimilation directe aux banlieues.

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Entre le « banlieusard » et le « rappeur intello »

L’une des dynamiques du rap français à ses origines était de porter le message de malaise des banlieues comme l’a fait IAM lors des Victoires de la musique en 1995. Mais dès les années 90, plusieurs rappeurs qui commençaient à faire du rap dans un objectif essentiellement artistique subissaient cette stigmatisation automatique. Par ailleurs les médias contribuent aussi à créer de nouveaux stéréotypes. C’est le cas du « rappeur bobo », stéréoptype souvent assigné à Nekfeu notamment pour son morceau Risibles Amours.

Les journalistes ne parviennent donc toujours pas à intégrer les codes du rap. Les propos de Léa Salamé lors de l’interview de Nekfeu dans On n’est pas couché en 2015 en sont un exemple de plus. Elle prend pour exemple de rap engagé Paris sous les bombes de NTM sans savoir que ce titre fait référence au graffiti, un geste inconscient à l’époque.

Par nous, pour nous

Sur la période des années 2000, l’expression « pour nous, par nous » prend son sens car la plupart des rappeurs en sont venus à produire leurs propres canaux de diffusion face à la marginalité du rap. Les rappeurs ont décidé de faire le travail eux-mêmes, que ce soit en termes de promo ou de message, quand ils ont vu la façon dont les médias les recevaient.

La démarche de Mafia K’1 Fry pour le clip de « Pour ceux » témoigne de la manière dont les rappeurs sont parvenus à prendre le pouvoir sur leur communication. Le collectif Kourtrajmé a réalisé le clip avec des caméoscopes mais ils se sont retrouvés face à des problèmes de diffusion. Ils ont alors développé leur propre processus de marketing en distribuant des cassettes dans tous les collèges de France. Ces cassettes sont désormais devenues légendaires mais aujourd’hui un processus semblable se poursuit grâce à la dématérialisation. Les rappeurs sont désormais capables de tout coordonner avec les plateformes de diffusion telles que Soundcloud ou le streaming plus généralement. Ils peuvent donc maîtriser avec plus d’efficacité leur image.

Un délire de fiction reproché aux rappeurs

Les Inrocks ont reçu de nombreux messages d’associations féministes quand Orelsan est paru en couverture, suite aux textes misogynes du rappeur. Depuis, Orelsan a expliqué que ces morceaux datent de l’époque où il n’était pas connu. Aujourd’hui, il a conscience qu’avec son audience considérable qu’il ne peut plus se permettre de tels textes. Il y a un devoir de responsabilité envers son public.

Dans un article de 2017 consacré à l’album « La fête est finie » d’Orelsan, Azzedine Fall est revenu sur la frontière controversée entre fiction et réalité. Cela n’a pas de conséquences quand Gaspard Noé tourne une scène de viol dans Irréversible car cela est mis sur le compte de l’art. Mais quand les rappeurs se prêtent à ce « délire de fiction », on leur reproche de suite. On excuse Michel Sardou pour son texte Le temps des colonies, mais on ne considère pas l’écriture de rap comme un geste artistique où il existe une différence entre l’auteur et le narrateur.

Je reconnais aux rappeurs ce délire de fiction.

Pour Azzedine Fall, quand on écoute un artiste, on écoute surtout son oeuvre. On peut donc écouter Kanye West sans cautionner ce qu’il dit. D’autant plus que c’est un artiste montrant de grandes souffrances psychologiques dues à une surexposition médiatique.

Avec de l'auto-tune ça passera mieux ?

On reproche à de nombreux rappeurs le passage du rap puriste au rap commercial. Pourant, Azzedine Fall se positionne positivement face à l’utilisation de l’auto-tune et de la technologie comme béquille de l’art. Comme le dit Damso, « avec de l’auto-tune ça passera peut être mieux ». Il faut parfois sacrifier l’ambition de rappeur puriste pour pouvoir percer. L’auto-tune est aujourd’hui un véritable instrument qui permet aux rappeurs de diffuser leur textes malgré un manque de technique vocale. L’ex-rédacteur en chef adjoint des Inrocks achève ainsi la conférence sur ces mots : « Écoutez Hamza, aimez l’auto-tune ».

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