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Simulacres et simulation : vivons-nous dans un monde réel ?

Simulacres et simulation : vivons-nous dans un monde réel ?

L’hypothèse de la simulation affirme qu’une réalité observable peut être simulée. La « réalité », qui existe grâce à notre propre expérience, se distingue du « réel » présent en dehors et indépendamment de nous. À l’image du film Matrix des soeurs Wachowski, il ne serait pas improbable que nous soyons, nous aussi, les victimes d’un monde de simulation où le réel nous échapperait. Entre réalités, simulacres et simulation, comment s’assurer de vivre dans un monde réel ?

En philosophie, le terme simulation (du latin simulare, « faire comme, revêtir ») est l’action de simuler, soit «  feindre d’avoir ce qu’on n’a pas ». Le simulacre quant à lui désigne une apparence qui ne renvoie à aucune réalité, mais qui pourtant vaut comme une réalité. Par opposition à la copie qui imite le réel, le simulacre est une copie sans modèle. Les idoles sont par exemple des simulacres. Elles représentent des divinités (images, statuettes, icônes) mais sont vouées de culte comme si elles étaient les divinités elles-mêmes. En définitive, la copie d’une chose qui n’existe pas. 

À l’origine de la simulation dans la littérature

Beaucoup d’auteurs se sont intéressés de près au phénomène de simulation. Dès l’Antiquité, Platon rappelle ce phénomène dans son Livre VII de La République avec son allégorie de la caverne. Les hommes, prisonniers de leurs croyances, entretiennent un rapport erroné avec le réel. Pour s’en délivrer, il leur suffit de sortir pour voir le monde tel qu’il est vraiment, loin des ombres générées par d’autres hommes et objets. L’idée est la même chez René Descartes qui parle d’un « malin génie » trompeur de sens dans ses Méditations métaphysiques (1647). Avec l’hypothèse de ce mauvais dieu, le doute descartien devient alors un doute dit « hyperbolique », puisque rien ne peut être décrété comme réel et certain.

De manière plus imagée, le simulacre apparaît au travers des personnages de Pygmalion et Galatée dans les Métamorphoses d’Ovide. Le sculpteur Pygmalion crée une statue prénommée Galatée dont il tombe amoureux. Cette muse immobile devient une « vraie » femme quand Aphrodite, déesse de l’amour, exauce son voeu de la rendre humaine. De même, la nouvelle fantastique La Vénus d’Ille (1837) de Prosper Mérimée raconte l’histoire d’une statue étrange qui semble se mouvoir la nuit. Cette Vénus faite de bronze inquiète les personnages, de plus en plus vivante au fil des péripéties.

C’est une idole, vous dis-je ; on le voit bien à son air. Elle vous fixe avec ses grands yeux blancs… On dirait qu’elle vous dévisage. (…) Ces yeux brillants produisaient une certaine illusion qui rappelait la réalité, la vie.
Prosper MÉRIMÉE, La Vénus d’Ille (1837)

Toutefois, il faut attendre les années 1950 que la science-fiction s’empare pleinement de la simulation. Ainsi, l’écrivain états-unien Daniel-Francis Galouye publie Simulacron 3 en 1964 au moment où les ordinateurs ne sont pas encore connus du grand public. Particulièrement moderne pour son époque, ce roman raconte l’histoire d’une ville virtuelle créée informatiquement. Ce livre explore déjà les questions philosophiques soulevées par la simulation.

La simulation comme absence de réel selon Jean Baudrillard

Le philosophe français Jean Baudrillard est le grand penseur de la simulation qu’il définit dans son ouvrage Simulacres et simulation (1981). Il en rappelle la définition dès le début de l’ouvrage : « Dissimuler est feindre de ne pas avoir ce qu’on a. Simuler est feindre d’avoir ce qu’on n’a pas. L’un renvoie à une présence, l’autre à une absence. Mais la chose est plus compliquée, car simuler n’est pas feindre. Donc, feindre, ou dissimuler, laissent intact le principe de réalité : la différence est toujours claire, elle n’est que masquée. Tandis que la simulation remet en cause la différence du vrai et du faux, du réel et de l’imaginaire. » Baudrillard prend l’exemple d’un patient malade. En dissimulant une maladie, le patient cache les symptômes d’une maladie présente ; en simulant une maladie, le patient donne les symptômes d’une maladie inexistante. Dans le second cas, la frontière entre le réel et l’irréel devient floue. Une simulation ne renvoie donc pas au réel, mais à l’absence de réel. 

Le simulacre n’est jamais ce qui cache la vérité – c’est la vérité qui cache qu’il n’y en a pas. Le simulacre est vrai.

JEAN BAUDRILLARD

Baudrillard monte ensuite d’un cran. Nous vivons selon lui dans un monde qu’il qualifie d’hyperréel. Dans notre monde d’images, d’informations en continu, de réseaux sociaux, d’effets spéciaux, de photographies retouchées, on ne peut plus représenter le réel sans le simuler. Notre monde hyperréel renvoie à l’impossibilité de discerner l’original de la copie. Baudrillard pose une question : comment la police réagirait-elle si des personnes simulaient un hold-up ? Comment persuader les forces de l’ordre qu’il s’agissait d’un vol simulé ? In fine, la distinction entre réel et simulation est devenue impossible. Toutes les images que nous voyons agissent comme des simulacres, sans aucune réalité sous-jacente. 

Les mondes virtuels et le cinéma : réel versus simulation

C’est justement en lisant Jean Baudrillard que les soeurs Lilly et Lana Wachowski réalisent le film Matrix en 1999. En guise de clin d’oeil, le livre Simulacres et simulation apparaît d’ailleurs dans l’une des scènes d’ouverture du premier volet de la trilogie. Dans ce film, les hommes vivent dans la « matrice », monde virtuel généré par une sorte de méga-ordinateur. Si la thèse de Baudrillard inspire ce scénario, le film n’y est pas rigoureusement fidèle. Il existe en effet une stricte séparation entre la matrice et le monde réel, alors que Jean Baudrillard parle justement d’une absence de réel. The Truman Show (1998) de Peter Weir ou Mulholland Drive (2001) de David Lynch seraient ainsi plus représentatifs de la thèse baudrillardienne.

Bien d’autres films abordent la simulation en opposition du réel. À l’origine, une première adaptation filmée du roman Simulacron 3 est réalisée par l’allemand Rainer Werner Fassbinder pour son film Welt am Draht en 1973. Plus tard en 1999, Josef Rusnak réalise la seconde adaptation du livre avec son film Passé virtuel. La même année, David Cronenberg réalise eXistenZ, film de science-fiction où un jeu connecté au système nerveux des personnages crée un monde artificiel. La plupart des films qui abordent la simulation sous toutes ses formes apparaissent ainsi au cours de l’année 2000, comme Pleasantville (1998) de Gary Ross ou encore Vanilla Sky (2001) de Cameron Crowe

De la fiction aux expériences de pensées

De Matrix à The Truman Show, est-il possible que nous soyons nous aussi les personnages d’un monde simulé ? Dès 1981, le philosophe Hilary Putnam propose une expérience de pensée qu’il nomme « brain in a vat ». Philosophe sceptique, il imagine un cerveau placé dans une cuve. Dedans, il reçoit des stimuli extérieurs, envoyés par un ordinateur comme le ferait notre corps (perception des couleurs, des sons, de la douleur…). Le doute sceptique remet en question la perception que nous avons de notre monde, rappelant sensiblement quelques épisodes de la série britannique de science-fiction Black Mirror.

Pour aller encore plus loin, nous aurions 33% de chance de n’être que des consciences artificielles selon le philosophe suédois Nick Bostrom. Il estime probable que le monde qui nous entoure soit une simulation informatique créé par une civilisation intelligente et avancée. Le milliardaire Elon Musk soutient pourtant cette théorie contre-intuitive et angoissante. Il augmente cette probabilité en affirmant qu’il y a une chance sur des milliards que notre monde soit bien réel

Il y a 40 ans, vous aviez Pong : deux rectangles et un point. Les jeux vidéo, c’était ça. Maintenant, 40 ans plus tard, nous avons des simulations 3D, ultraréalistes, auxquelles des millions de gens peuvent jouer en simultanément, et c’est de mieux en mieux chaque année, avec la réalité virtuelle, la réalité augmentée… Si vous faites l’hypothèse que ces améliorations vont se poursuivre, alors vous admettez que dans 10000 ans les jeux ne pourront plus être distingués de la réalité. 

ELON MUSK, fondateur du groupe Tesla

Si ces théories philosophiques restent incertaines, la simulation est malheureusement partout. Des mondes féériques de Disneyland aux mannequins véhiculant des corps sans cesse magnifiés, des images créées de toute pièce modèlent notre réalité. Reste à trouver ce qu’il reste de notre monde réel.

 

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